Au 55 rue de Paris, à Bobigny, deux vigiles surveillent l’entrée d’un endroit peu familier des quartiers populaires. Et pour cause, puisqu’il s’agit de la Prairie du Canal, une ferme urbaine. Elle est bordée par une très longue route, et située dans un vaste espace, où se trouvent plusieurs serres avec des bottes de foin. Ce lundi 17 février, une annonce historique va être faite, à travers une conférence de presse : la Seine-Saint-Denis va participer pour la première fois au Salon International de l’agriculture, organisé du 22 février au 1er mars à Paris.

A l’intérieur de cette ferme urbaine gérée par La Sauge, une trentaine de personnes se sont réunies dans une des serres pour assister à l’événement du jour. Des petites banderoles aux couleurs vives ont été accrochées. Des ateliers, des dégustations et des meetups sont proposés aux gens. Sur une petite estrade, il y a des bottes de foin où sont enfoncés des râteaux. Quatre intervenants s’apprêtent à s’exprimer face au public. Il s’agit d’Axelle Poulaillon, directrice de la marque du territoire In Seine-Saint-Denis, de Delphine Thibault, chargée de projet à ses côtés, Floriane Navard, gérante de la Prairie du Canal, et de Stéphane Troussel, président (PS) du conseil départemental.

Une écologie urbaine en plein boom dans le département

Nous, on est venus pour comprendre. Que va faire le 9-3, avec son béton et ses cités, au QG des terroirs de la France profonde ? Delphine Thibault reconnaît : « Dans l’imaginaire collectif, on ne conçoit pas forcément la Seine-Saint-Denis sous ce visage, c’est un peu inattendu. » Mais elle l’assure : « C’est une vraie réalité du territoire, ce visage, et il y a une réelle volonté politique de le montrer. Il y a des porteurs de projets qui sont engagés depuis plusieurs années dans l’agriculture urbaine, le réemploi, l’alimentation durable. Nous ne sommes donc plus du tout dans l’ordre de l’anecdotique. Une vraie filière s’est créée en Seine-Saint-Denis. On avait donc logiquement sa place au salon. »

Les plus férus d’histoires le savent. Jadis, la Seine-Saint-Denis était appelé le grenier de Paris. C’est pourtant la première participation du département au SIA, ce qui peut étonner après plus d’un demi-siècle d’existence. « Pendant des années, nous nous sommes peut être intéressés à d’autres thématiques, reconnaît Delphine Thibault. L’agriculture urbaine émerge seulement depuis quelques années, bien qu’il y ait des acteurs installés depuis très longtemps sur le territoire. Ils travaillent ensemble, il y a un espèce de maillage. On s’est rendus compte très concrètement, avec l’application made in Seine-Saint-Denis lancée il y un an, que 300 acteurs étaient présents. » 

Axelle Poulaillon embraye en évoquant ce qu’elle attend du Salon international de l’agriculture : « On veut passer un bon moment avec des brasseurs, des agriculteurs, des personnes impliquées dans la production made in Seine-Saint-Denis, s’enthousiasme-t-elle. Il est très important pour nous de pouvoir jouer collectif, pour raconter autrement l’identité de notre territoire. » Et la représentante du label local de mettre l’accent sur une démarche créative : « Nous voulons également mettre en avant les personnes qui initient des projets divers et originaux, comme ceux que peuvent porter nos ambassadeurs, présents à nos côtés au Salon international de l’agriculture. »

La Sauge, la ferme urbaine où se tenait la conférence de presse, lundi 18 février / (C) Hervé Hinopay, BB

Un formidable vecteur de cohésion et de lien social

Ce lundi-là, ils sont un certain nombre d’acteurs de l’agriculture urbaine du 9-3 à être là pour donner des noms et des visages aux propos ci-dessus. On parle écologie urbaine, réemploi, circuits courts…  Floriane Navard raconte par exemple ce qu’est la Prairie du Canal : « La ferme a été conçue de manière mobile pour se déplacer, à la manière d’un cirque, de friche en friche dans le 93. C’est très important pour nous d’avoir une idée de transmission, de savoirs -faire assez simples autour du jardinage. On essaie de montrer tout ce qui peut se faire en matière d’agriculture urbaine. »

Avec sa casquette d’élu, Stéphane Troussel ne perd pas le nord et fait la passerelle avec une autre thématique centrale du territoire : l’emploi. « L’agriculture urbaine représente des emplois qui ne sont pas délocalisables, accessibles à des personnes qui en sont éloignées, se félicite le président du département. C’est un formidable vecteur de cohésion et de lien social. » La représentante de la Sauge acquiesce et illustre : « L’agriculture urbaine est un sujet assez intergénérationnel, surtout avec les enfants. On a développé un programme éducatif qui s’appelle ‘De la graine à l’assiette’ dans les écoles, explique-t-elle. On remarque que quand on sensibilise les enfants, on touche plus largement la famille. »

Une première… et après ?

A l’écouter, le 93 n’a rien à envier à d’autres territoires en matière d’ancrage agricole et a même une singularité appréciable : « Dans nos quartiers, certaines personnes d’origine étrangère pratiquaient l’agriculture. Elles peuvent transmettre ce savoir-faire à d’autres et chacun peut apprendre de l’autre, ce qui crée une vraie cohésion sociale. » A la tribune, les intervenants défendent donc la volonté départementale de structurer cette énergie. « Nous avons d’abord voulu la rendre visible en créant l’application MadeInSeineSaintDenis, explique Axelle Poulaillon. Elle permet de répertorier plus de 300 lieux, structures et dispositifs en lien avec l’agriculture urbaine, les circuits courts et le réemploi. L’objectif est de rentre accessibles tous ces lieux aux habitants du département mais aussi à tout un réseau économique intéressé par le projet. Nous créons ainsi des synergies entre ces porteurs de projets. »

Stéphane Troussel, très optimiste sur le sujet, abonde. « Tout concourt au développement d’une véritable filière de l’agriculture urbaine dans le département, salue le Courneuvien. On veut donner à voir, par notre présence au Salon international de l’agriculture, l’organisation des ces porteurs de projets dans le 93. » Il aborde alors un point crucial nécessaire au développement de l’agriculture urbaine : « La question de la dépollution des sols est extrêmement importante parce que la Seine-Saint-Denis a été très industrialisée. Je suis donc favorable à ce qu’il y ait un fonds national dédié à cette problématique pour permettre de développer l’agriculture urbaine. »

L’élu socialiste le reconnaît lui aussi : voir le 9-3 investir la plus grande ferme de France, c’est un peu « contre-intuitif ». A compter de ce samedi et jusqu’au dimanche 1er mars, c’est pourtant bien une réalité. A la porte de Versailles, vous goûterez peut-être du poisson d’Aubervilliers, du miel de Noisy-le-Sec ou du vin de Saint-Ouen…

Hervé HINOPAY

Crédit photo : HP / Bondy Blog

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