Si la vingtaine est la période des responsabilités et de l’autosuffisance, c’est lors de son premier ramadan, seul, loin des bons plats de nos mamans, que l’on rencontre nos limites. Entre préparation du repas, et coupure du jeûne, loin des grandes réunions de familles, Lila, Anass et Océane nous racontent comment ils passent le mois sacré du ramadan.
Anass a 22 ans, cet étudiant marocain jongle entre son école de commerce à Paris et son alternance. Cela fait bientôt quatre ans qu’il est en France pour ses études. Tandis qu’il essaye de passer le Iftar (repas de rupture du jeûne) toujours accompagné, c’est un moyen pour lui et pour d’autres étudiants musulmans qu’il côtoie, de le passer en groupe.
Le problème cette année, c’est que j’ai plus de travail et plus de responsabilités
Quand il le peut, l’étudiant essaye aussi de se retrouver avec son frère. « L’année dernière, j’ai passé la majorité de mon ramadan avec mon frère. Le problème cette année, c’est que j’ai plus de travail et plus de responsabilités. On a, chacun de notre côté, nos trucs à faire donc c’est plus compliqué », témoigne Anass.
Cette « vie d’adulte » est d’ailleurs quelque chose qu’il observe comme un des signes de difficulté de son ramadan. Anass fait partie de cette génération qui a connu ses premiers ramadans sous le soleil écrasant des longues journées d’été.
Pour lui, la complexité du ramadan se conjugue avec le travail et les horaires particuliers du ramadan. « On jeûne moins longtemps qu’avant, mais on est un peu plus fatigué. J’ai l’impression qu’il y a une nostalgie des ramadans 2015, 2016, 2017, où c’était en mai ou en juin, et où justement, on était tranquille, on sortait, on jouait avec nos potes avant l’heure du Maghrib. »
Un fort sentiment de solitude
À 24 ans, Océane est une musulmane convertie. Étudiante à Marseille et originaire du Havre, elle ne rentre que très peu dans sa famille. Comme tous, elle connaît ses moments de hauts et de bas et de sentiments de solitude.
« Parfois, c’est compliqué. Quand je vois mes copines rejoindre leur famille, ou les amis de mon chéri le faire tous entre eux, je me rends compte que je suis seule et que j’aimerais aussi le faire avec mon entourage. » Un sentiment lié aussi à sa foi, différente de celle de sa famille avec qui elle ne préfère pas passer ce moment de l’année.
À 21 ans, Lila passe son ramadan loin du cocon familial pour la troisième année consécutive. La jeune varoise s’est envolée pour l’Australie où elle a décidé d’approfondir son anglais au cours d’une année « au pair ». Et au-delà de la distance, son ramadan sonne différemment de ce qu’elle a pu connaître jusque-là.
Je n’ai pas eu de vrai Iftar traditionnel depuis le début du Ramadan
Confrontée à des produits et un coût de la vie différents, ce sont les spécialités du ramadan qui lui manquent. « Je n’ai pas eu de vrai Iftar traditionnel depuis le début du Ramadan. Je ne trouve pas les ingrédients pour faire des bricks. Les supermarchés ne vendent pas de feuilles de brick, de pâte filo, et je n’ai pas vraiment le temps d’en faire maison. »
Loin des traditions, d’autres horizons s’ouvrent
Les dattes aussi ne sont pas de la partie étant donné leur prix qui peut aller jusqu’à 48 euros le kilo. Des plats qui, généralement, étaient préparés dans la joie et la bonne humeur par Lila et sa mère. « Cuisiner avec ma mère, c’est vraiment quelque chose que j’apprécie. J’aimais tester de nouvelles recettes avec elle », explique la jeune femme.
Mais cette solitude est également le moyen de trouver des alternatives et de faire de nouvelles rencontres. Organisés par des mosquées, des associations ou à l’initiative de groupes sur les réseaux sociaux, ces repas partagés permettent justement aux étudiants et tout simplement aux personnes qui passent ce mois sacré seul, de se regrouper.
Quand j’étais en Écosse, les repas à la mosquée me permettaient de ressentir l’atmosphère du ramadan
Lila se rend aux « Ramadan Markets » ou à la mosquée lors de son échange à Édimbourg l’année précédente pour retrouver un peu de cet esprit. « J’essaye de rejoindre des événements comme les Ramadan Markets. Quand j’étais en échange en Écosse, les repas à la mosquée avec les familles me permettaient de ressentir l’atmosphère du ramadan. »
Un vide également ressenti par les proches
Loin de leurs enfants, le manque se fait aussi ressentir par les proches. Pour la famille de Lila, c’est davantage sa grand-mère qui conscientise ce « ramadan étudiant », mais qui ne comprend pas cette envie de s’émanciper des plats en sauces et mezzés qui jonchent les tables au couché du soleil.
Ma grand-mère a un peu pitié de moi, elle me motive à me faire de vrais plat
« Mes parents le vivent plutôt bien, ils en ont l’habitude. Ma grand-mère, en revanche, a un peu pitié de moi, elle me motive à me faire de vrais plats parce que ça lui fait de la peine que je ne mange pas comme d’habitude avec eux pendant cette période. »
Les tables garnies de plus en plus délaissées
Quand l’on pense au ramadan, il y a des mets traditionnels qui caractérisent à eux seuls le ramadan. Entre nos algorithmes qui nous nourrissent visuellement et les recettes tendances qui viennent accompagner le cultisme duo chorba+bricks, les étudiants s’en affranchissent par manque de temps et parfois par coûts.
Il faut dire qu’aller en Australie ne facilite pas la tâche à Lila qui ne trouve pas les ingrédients nécessaires. Le manque de temps touche également Anass qui n’échappe pas à la nécessité de se faire à manger et de faire les courses. « Il faut quand même préparer son repas, penser à ce que tu vas manger, faire des courses alors que quand tu es en famille, tu ne penses pas forcément à ce genre de choses », témoigne-t-il.
Davantage de temps consacré à la spiritualité
Le ramadan est le mois où l’on tend à être la meilleure version de soi. Il est plus ou moins difficile d’observer les prières nocturnes du Tarawih ou encore de maintenir une productivité en harmonie avec les réveils nocturnes pour manger avant le lever du jour. Un défi pour les jeûneurs qui doivent lier études, travail et spiritualité.
Ce mois est bien tombé, car j’avais une baisse de foi, ça m’a permis de me recentrer sur ma pratique
« Ce mois est bien tombé, car j’avais une baisse de foi, ça m’a permis de me recentrer sur ma pratique », détaille l’étudiante. Au cours de ce mois sacré, chacun y va de ses efforts afin d’accomplir un maximum d’œuvres de charité et de prières surérogatoires.
Le constat est également positif pour Lila qui se sent « plus productive durant cette période ». « J’essaie de ne pas louper la prière de Tahajjud (prière du dernier tiers de la nuit) et de faire plus de Dhikr (évocation) après le suhoor (repas avant le début du jeûne) et durant la journée », décrit-elle.
Pour tous, le Ramadan est un moment de partage, d’entraide et de solidarité. Et si, il est par moment difficile de le passer loin des siens, nombreux sont ceux qui le passent seuls. Pour lutter contre l’isolement lors de ce mois saint, plusieurs initiatives sont mises en place avec des Iftars partagés, afin de passer un moment chaleureux et convivial.
Hamama Temzi