L’histoire des minorités est-elle une histoire marginale ? En analysant à travers plusieurs exemples la place des minorités dans l’histoire, cet ouvrage collectif aborde cette question difficile et plus que jamais d’actualité. Entretien avec Stéphanie Laithier et Vincent Vilmain, deux jeunes enseignants-chercheurs qui en ont dirigé la publication.

Comment définissez-vous la notion de minorité ?

C’est une question difficile. Officiellement, en France, la notion de minorité n’existe pas. On peut raisonner en termes statistique mais ce n’est pas suffisant. Le concept de minorité renvoie avant tout à des problématiques identitaires. Il ne faut pas considérer qu’une minorité l’est simplement aux yeux des autres comme le pensait Sartre dans les années 1950 qui disait qu’on est juif parce que les autres vous désignent comme juifs. Actuellement, faire partie d’une minorité est quelque chose d’assumé, de voulu, revendiqué fortement. On se déclare soi-même juif, musulman, arabe, noir. C’est une autodéfinition identitaire.

La France a-t-elle plus de difficultés à reconnaître ses minorités aujourd’hui qu’il y a cinquante ans ?

Il y a surtout une différence de contexte, d’un point de vue économique et social et surtout d’un point de vue historique. L’histoire des nouvelles minorités par rapport à la République française n’est pas la même histoire que les minorités juives au XIXe siècle, italienne ou polonaise d’avant la Seconde Guerre mondiale. Le contentieux historique est différent. On a tendance à penser que les minorités aujourd’hui en France sont plus difficilement intégrables parce qu’elles sont d’une religion et d’une culture différentes. Elles l’étaient aussi dans le passé, mais le problème est qu’on entend par « minorité » plutôt les musulmans et on pense pour diverses raisons politiques qu’ils ne ressemblent pas aux autres minorités.

Comment les programmes d’histoire à l’école abordent-ils la question des minorités ?

Nous ne sommes pas sûrs que le terme même de « minorité » apparaisse dans les programmes officiels ou les manuels scolaires. Les Juifs n’apparaissent qu’en 6e avec les Hébreux et disparaissent complètement pour ne revenir qu’avec la Shoah. On constate que les minorités ne figurent, le plus souvent, que dans des situations de conflits, de crises ou des postures victimaires. Il n’y a pas de description positive des cultures de ces minorités. Cela amène à réfléchir à la fabrication d’une histoire nationale dans laquelle les minorités parviendraient à une forme de reconnaissance.

Comment fonctionne le modèle français face à ses minorités ?

On est dans un modèle unificateur, qui voudrait fabriquer un citoyen de la République française uniforme, laissant de côté une partie de son identité, donc de son histoire, de sa culture. C’est très différent du modèle américain où les communautés sont reconnues. Nous avons surtout une immense hypocrisie venant des élites de la société française qui essaient à chaque fois de détourner le fond du problème. En fait, l’intégration économique, sociale et culturelle existe à tous les niveaux de la société, mais il y a des blocages aux niveaux les plus hauts, des blocages dans les partis politiques, dans les médias, dans les métiers de prestige.

Cela veut-il dire que les minorités sont maintenues dans une position marginale par les élites de ce pays ?

Ce n’est pas forcément une politique volontariste et consciente de la part des élites, mais cela a été intégré et par les élites et même par certaines de ces minorités. C’est une logique post-coloniale. C’est ce qui se produit dans les quartiers à l’instar de ce qui a pu se passer en Algérie, où à force d’entendre dire que l’indigène était inférieur et qu’il ne pourrait jamais atteindre le niveau des Blancs, il y a eu intériorisation de ce type de discours par ceux qui étaient visés. Certains jeunes se disent : « Nous sommes dans un lycée de ZEP qui a mauvaise réputation, où les résultats sont mauvais, nous n’avons pas les moyens de nous élever socialement. »

La discrimination positive peut-elle être une solution pour améliorer la prise en compte des minorités ?

La discrimination positive n’est qu’un bout de sparadrap. L’urgence est de traquer toutes formes de discriminations qu’elles soient à l’emploi, au logement, à l’éducation, à l’œuvre dans la société française et qui y sont profondément enracinées. De plus, on ne pourra pas améliorer la situation de ces minorités en maintenant les ghettos. C’est un travail énorme qui demande à revoir l’organisation territoriale, architecturale et scolaire.

Propos recueillis par Mohamed Hamidi

L’histoire des minorités est-elle une histoire marginale ? dirigé par Stéphanie Laithier et Vincent Vilmain, PUPS, coll. « Cahiers Alberto Benveniste », 2008, 19 €

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