Trois morts en quelques semaines. Oliver, de Sevran, Kewi, du Pré-Saint-Gervais, et Djadjé, de Saint-Ouen. Trois jeunes garçons, respectivement âgés de 15, 17 et 19 ans, tués par d’autres garçons de leur génération. Un an plus tôt, c’était déjà le même automne meurtrier dans nos quartiers. Il s’agissait alors de Fodié, de Sarcelles, d’Henry, de Paris, et d’Aboubacar, de Bagnolet.

Et comment oublier Luigi, lycéen souriant de Saint-Denis tué par balles en septembre 2018, Moussa, mort à 14 ans d’une balle perdue à Trappes en mai 2015, et tous les autres ? Les quartiers populaires se sont habitués à perdre leurs enfants. Les histoires de rixes, d’expéditions punitives, de guerres de cités et autres descentes pullulent et font, à intervalles plus ou moins réguliers, des morts. Les gamins des quartiers s’entretuent, laissent des familles endeuillées. Mais que se passe-t-il après le choc, après l’enterrement, après la marche blanche ou le tournoi de foot organisé en leur hommage ?

Et avant ? Comment peut-on en arriver-là ? Pour quelques euros, pour un regard, pour une fille, pour une bagarre, pour un chien qui a mordu le gars d’une cité rivale, pour trois fois rien en somme… A moins de considérer que les jeunes des quartiers sont intrinsèquement plus violents que les autres, il faut trouver les solutions dans ce qui les conditionne et dans ce qui les façonne. A commencer par les quartiers où ils vivent.

Djadjé était de la famille d’Adama Traoré, tué lors d’une interpellation par la gendarmerie de Persan en juillet 2016. Depuis, sa sœur Assa mène le combat pour rétablir la vérité et obtenir la justice. Assa était là à la marche pour Oliver Tony, elle était là aussi – évidemment – à celle pour son cousin Djadjé. Son frère a été tué par la police, son cousin a été tué par d’autres garçons. Ce qui lui inspire un constat presque désabusé : « Nos quartiers sont asphyxiés ».

Assa Traoré, à droite

Goundo Diawara, CPE d’un collège de Garges-lès-Gonesse et figure reconnue du Front de Mères, une association qui vise à représenter les parents d’élèves des quartiers populaires, met en cause la précarité des familles, les humiliations sociales et les violences institutionnelles. Elle a participé samedi 14 décembre à une soirée dédiée aux mères des victimes de rixes. Zahia, mère de Wildy, tué par balles en févier 2016, y a pris la parole avec force : « On est la deuxième France (…) On a pas choisi de vivre dans les banlieues pour subir, la violence, la drogue, la police, les armes. C’est le gouvernement qui a tué mon fils car ce sont eux qui font rentrer les armes en France. Les policiers eux-mêmes pensent qu’on est bon qu’à s’entretuer’. »

Pour comprendre cette succession de morts parmi les jeunes hommes de nos quartiers, il faut forcément tourner, à un moment ou à un autre, son regard vers l’école. Kewi, Oliver et Djadjé étaient tous les deux scolarisés en lycée professionnel. Les deux derniers étaient en situation de décrochage scolaire. Kewi et Djadjé, eux, étaient dans le même établissement, le lycée D’Alembert à Aubervilliers. Quelques jours après la mort du second, les personnels de ce lycée ont écrit à l’institution un courrier (publié par le BB) qui sonnait comme un cri d’urgence.

Ils y racontaient des phénomènes de violences de plus en plus dévastateurs, omniprésents et banalisés, avec lesquels les professeur.es refusent pourtant « de cohabiter ». Ils et elles estiment notamment dans cette lettre que « l’école est au cœur de ces problèmes. Son échec, avec celui des autres services publics du territoire, est une des premières causes de ces drames. » Et D’Alembert n’est pas un cas isolé. Non loin de là, à Epinay-sur-Seine, les élèves du lycée Jacques-Feyder suivent leurs cours dans des préfabriqués incommodes depuis un an et pour encore deux ans.

En octobre dernier, l’un d’eux, Souleymane, a été agressé au marteau et grièvement blessé à la tête dans un contexte de bandes rivales. L’attaque a eu lieu aux abords du lycée. Souleymane ne doit sa vie sauve qu’au geste héroïque de deux jeunes filles qui se sont littéralement allongées sur lui pour lui éviter de recevoir un coup mortel. Notons qu’un des suspects était scolarisé au même lycée et que le poste de psychologue scolaire était vacant au moment des faits.

Tout se passe comme si ces jeunes qui s’entretuent s’habituaient à être mis au ban. La société les relègue pour ce qu’ils sont, pour là où ils vivent, pour leur couleur, aussi. Comment occulter le fait que ces jeunes sont quasi-exclusivement des descendants de l’immigration post-coloniale ? Mathieu Rigouste, chercheur indépendant en sciences sociales démontre par exemple dans La domination policière (2012) que les banlieues pauvres subissent une gestion coloniale de la part des autorités policières, impliquant des contrôles au faciès répétés parfois plusieurs fois au cours d’une journée, et qui selon plusieurs témoignages se soldent régulièrement par des agressions et des abus de pouvoir de la part des policiers.

Interrogé pour le BB, le chercheur qui se définit également en tant que militant anti-sécuritaire éclaire : « La culture dominante construit les corps des jeunes prolétaires non-blancs comme des corps sans valeur et menaçants. Ils sont les premiers exclus de l’Education nationale, ils peuvent être harcelés, humiliés, frappés et tués par la police, ils peuvent être enfermés en masse et écrasés par la prison, marginalisés dans l’accès au logement et à la santé, surexploités sur les chantiers… ce sont des corps d’exception permanente dans l’ensemble de la société française. »

C’est ce que vivent et ce que disent ces adolescents du quartier de la Roquette, dans le 11e arrondissement, que nous avons rencontrés. Eux connaissaient Hismaël, tué en janvier 2018 alors qu’il tournait un clip de rap. « Les policiers, ils nous provoquent, ils nous disent des trucs racistes, et quand tu pètes un plomb ils t’embarquent », exprime Mory, 15 ans. L’un d’entre eux, Oussama, a fait sa première garde à vue à 13 ans.

Hismaël a été poignardé mortellement en janvier 2018 à Paris

Ces jeunes sont à l’intersection de plusieurs discriminations, celle qui concerne la classe sociale, celle qui concerne l’origine ethnique mais également le genre. « Les hommes noirs et arabes en France sont soumis à une logique de mort prématurée en lien avec la surexposition à la violence de l’Etat, décrypte le philosophe et militant décolonial Norman Ajari. Ils font partie d’une population traditionnellement ciblé et criminalisée. » Une étude de l’Ined et de l’U-PEN, une université américaine, était arrivée à la conclusion que les hommes arabes avaient 1,7 fois plus de chances de mourir avant l’âge de 45 ans.

La formation des bandes : masculinité frustrée et territoire enclavé

Que reste-il à ces jeunes qui sont constamment dénigrés dans la sphère sociale, parfois dans la sphère privée aussi, qui n’ont pas trouvé leur place dans l’institution scolaire et qui sont constamment contrôlés par des représentants de l’autorité ? L’imaginaire collectif en fait au mieux des parasites, au pire des voyous, dangereux et menaçants.

Que reste-il à ces jeunes hommes en construction à qui on fait comprendre très tôt qu’ils n’ont aucune chance de correspondre au modèle de virilité acceptée (le mâle blanc possédant) à qui on réfute la légitimité de circuler librement dans l’espace social, au point qu’ils s’entassent dans les recoins de cet espace : ils y tiennent les murs comme on dit.

Dans ce contexte où la dignité leur est refusée de tous les côtés, l’intégration dans une bande devient une alternative plus que souhaitable. Les « bandes de racailles » comme on les appelait encore il y a peu, sont craintes. La menace qu’ils parviennent à créer, ainsi constitués en bandes, peut être vécue comme une revanche sociale. Goundo Diawara le rappelle : « Il y a peu de structures dédiées à accueillir ces jeunes, de plus la grande majorité de ces gamins sont issus de familles monoparentales où les mères galèrent, du coup le groupe devient structurant. »

Keny Arkana avait chanté les dérives de la rue dans son titre « La mère des enfants perdus » où elle dresse un portrait édifiant de la délinquance. « Tu n’as pas de place dans leur monde/Mais ici je t’en donne une (…) Ils doivent prouver qu’ils sont dignes de mon rang/Me prouver à moi en prouvant à leurs frères/Qu’ils en n’ont dans le froc en provoquant l’enfer. »

Provoquer l’enfer, c’est tuer un frère. Un semblable. Un gamin paumé. Un laissé pour compte. Avec un prétexte dérisoire. Une question de territoire parfois en lien avec des concurrences de trafic, parfois seulement pour tenter de protéger le petit périmètre où on a réussi, en dépit de tout, à se faire une petite place.

Mais ce postulat doit être nuancé car l’appartenance à des bandes n’est pas toujours avérée pour plusieurs cas de victimes de rixes mortelles. La sœur de Kewi parle de son frère comme un garçon sans histoire, doux et rieur. Elle en veut pour preuves les nombreux témoignages qui ont abondé dans ce sens au lendemain de sa mort. La mère d’Oliver Tony n’a de cesse également de répéter que son fils n’était pas un garçon violent. Très souvent comme ce fut le cas pour Hismaël et Wildy, ces jeunes garçons meurent pour avoir voulu venir en aide à un ami ciblé.

Le rôle des réseaux sociaux

Enfin, parmi les causes possibles de cette ascension de la violence, l’importance prise par les réseaux sociaux. Aujourd’hui, tout ou presque est filmé et diffusé instantanément. Le lynchage d’Oliver, le gamin de Sevran, a été vu des centaines de milliers de fois sur Snapchat puis sur les autres réseaux sociaux. Au lycée Blaise-Pascal à Sevran, sur une classe de 32 élèves, la quasi-totalité de celleux-ci avait vu la vidéo. A demi-mots, ils laissent échapper leurs réactions. « C’est archi-choquant… », susurre Sokona les yeux baissés. Pour la majorité ils ont bien conscience des enjeux de ces vidéos, Wassim dit à cet égard que « ça alimente les représailles. » Car en accentuant le sentiment de défaite et l’humiliation de la bande mise en échec, ces vidéos deviennent un affront, qu’il faut laver dans le sang bien souvent.

Les proches d’Oliver Tony lors de l’hommage qui lui a été rendu

Dans une interview donnée aux Inrocks à l’automne 2018, Goundo Diawara s’était exprimé sur la question. « Sur les violences inter-quartiers, je vois bien que certains utilisent ces réseaux pour se donner rendez-vous pour aller se battre, racontait-elle. Ensuite, il existe une sorte de publicité de ces bagarres qui, lorsqu’elles sont filmées, circulent indéfiniment de ville en ville, créant parfois un effet de surenchère : quand un jeune se fait frapper plus fort que les autres, on le considère comme humilié, son quartier réplique, et c’est sans fin. » Elle prend le soin d’ajouter que les vidéos ne suffisent pas à faire basculer les jeunes dans la violence, sans omettre que cela participe de la banalisation de celle-ci.

La conseillère d’éducation rappelle également que dans la société majoritaire, il existe de multiples formes de glorification de la violence, et spécialement dans les médias plébiscités par le jeune public (séries, clips musicaux). Le regard social est un regard hypocrite sur le phénomène de bandes qu’elle condamne mais qui est l’objet de fascination pour ce qu’il contient de réactivation de la force virile.

Quelles solutions ?

Les différents projets de rénovation urbaine présentés comme un facteur d’amélioration des conditions de vie en banlieue ont bien souvent mené à des phénomènes de gentrification qui provoquent la relégation des foyers les plus précaires dans des zones plus lointaines et isolées.

Le centre Mahalia-Jackson, situé dans le quartier des Fougères dans le 20e arrondissement, a vu passer Henri, un adolescent de 16 ans mort poignardé sur le boulevard Mortier lors d’une rixe opposant plusieurs jeunes. Aujourd’hui, la structure propose un accueil informel pour réceptionner la parole des jeunes. Maxime, éducateur, admet que c’est une mission périlleuse : « Le climat est encore sensible, un an après. Les jeunes sont encore très marqués par ce qu’il s’est passé, c’est difficile d’aborder la question avec eux… Mais on reste disponible malgré tout. Parfois, un jeune se présente, il a envie de parler, on le reçoit, mais c’est très aléatoire. »

Cheick et Saïbou, les animateurs jeunesse du centre, développent des activités qui prennent en compte les intérêts qu’ils ont repérés chez les jeunes qui fréquentent le centre : « Le plus important, c’est de valoriser ce qu’ils savent faire, de leur proposer un champ d’activité où ils peuvent faire des expériences valorisantes, assure Saïbou. Il y a des talents qui s’ignorent chez ces jeunes. »

Depuis deux ans, le centre organise un événement à la Bellevilloise, avec un concert de rap qui mêle têtes d’affiche reconnues et jeunes talents émergents, ainsi qu’une exposition photo dont le thème l’an dernier était la paix dans les quartiers.

Pour Samir Baaloudj, ancien membre du MIB (Mouvement de l’immigration et des banlieues) qui a connu et payé le tribut de ces querelles de quartiers, il s’agit avant tout de réinvestir les luttes locales. Selon le militant, il n’y a plus rien à attendre de l’Etat : « Il faut miser sur l’éducation populaire pour essayer de voir ce qu’il se passe et améliorer ensemble le quotidien des habitants. » Présent lors de l’hommage pour Djadjé Traoré le 30 novembre dernier, il a rappelé avec rage mais non sans espoir un message indispensable : « Il faut réapprendre à se parler, mais surtout à s’aimer ». 

Sarah BELHADI

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