Désarroi, tristesse et peur. Voilà tout ce que j’ai pu ressentir depuis les événements tragiques du 13 novembre. Oui, mais voilà ce n’est pas tout ! Une information m’a particulièrement touchée, et n’arrête de pas de tourner en boucle dans mon esprit. La semaine commence mal, l’atmosphère est pesante, le moral n’y est pas et je ressens la peur dans le regard des gens. C’est dans cette ambiance générale que je reçois le message d’une amie m’annonçant que l’un des terroristes du Bataclan est une personne de notre quartier.
Je me précipite sur les réseaux sociaux pour voir de qui il s’agit. Et c’est un visage familier qui apparaît sur mon écran de portable. Stupéfaite j’en parle à ma famille et à mes amis. J’apprends qu’il était dans la même salle de sport que mon frère et mon meilleur ami. Il était connu de plusieurs personnes de mon entourage. Dans un premier temps c’est le désordre dans ma tête. Les choses se bousculent, les images repassent en boucle. Je ne réalise pas que cette personne tant de fois croisée dans la rue, que j’ai salué avec un hochement de tête pudique est la même personne qui a tué, s’est donné la mort et passe sur les chaînes de télévision. La proximité des attentats de nos lieux de vie et de loisirs nous avait tous perturbés.
Dans notre éternel égoïsme, nous nous sommes tous approprié ces événements. Bien sûr je n’échappe pas à la règle. Ce que je venais d’apprendre légitimait d’autant plus cela. Un déferlement de questions se produit. Comment est-ce possible ? Je ne peux m’empêcher de penser à mes amis et à ma propre personne. Nous avons grandi dans les mêmes quartiers, fréquenté les mêmes personnes, les mêmes salles de sports, les mêmes centres commerciaux, les mêmes parcs. Il était proche de nous tout autant qu’on l’était les uns des autres. Et aujourd’hui c’est à la télé qu’on entend parler de lui. Lui et moi, avons grandi avec les mêmes repères, la même culture et pourtant je ne me reconnais pas en lui comme lui ne se reconnaissait sûrement pas en moi.
Durant mon enfance et mon adolescence, c’est un sentiment d’unité que j’ai toujours ressenti auprès des miens, des gens que j’ai connu au lycée, dans mon quartier ou même chez certains inconnus dont je retenais le visage à force de les croiser et à qui au fil du temps je souriais pour dire que n’étions plus des étrangers. C’est aussi un sentiment d’appartenance et de bienveillance qui régissait nos relations. Un respect qu’on partageait les uns envers les autres. Ce sont toutes ces valeurs qui nous ont fait grandir et qui étaient l’empreinte de notre milieu et le terreau de notre éducation.
Avant ces événements j’aurai pu dire avec certitude que cette vision qui est la mienne était celle partagée par nous tous. Mais aujourd’hui je ne suis plus sûre de rien et je ne peux plus rien affirmer. Tout ce que je peux émettre ce sont des interrogations. Sidérée, je ne trouve pas de mot précis pour décrire mon état d’esprit ou encore ce sentiment qui commence à s’éveiller en moi et que je subissais. Je repense alors à une phrase de Milan Kundera que j’avais un jour lu dans L’insoutenable légèreté de l’être : « seules les questions les plus naïves sont vraiment de graves questions ». C’est le résumé de la situation dans laquelle je me trouvais. Ces questions que je me posais étaient d’une banalité affligeante, mais d’une consonance grave et particulière pour moi. Pourquoi, nous qui sommes si proches, sommes nous si éloignés ? À quel moment perd-on une personne ? Pourtant nous sommes nés sous la même étoile. Je ne peux pas répondre à ces questions et je ne sais pas si je le pourrais un jour.
Fatma Torkhani

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