Moqué pour son journal carte postale, Jean-Pierre Pernaut est devenue la risée du PAF. On a regardé son JT, comme ça, par curiosité, pour voir si, après tout…

 JT de 13 heures. Ça faisait longtemps que je n’avais pas appuyé sur le bouton 1 de la télécommande. En ce lendemain de qualification historique de l’équipe nationale algérienne en huitièmes de finale de la coupe du monde, quel traitement cette information purement sportive allait donc bien recevoir dans les grand’messes de la mi-journée ? Quand d’ordinaire, les challengers de toujours, TF1 et France 2, ont, à quelques choses près, le même conducteur, ce vendredi 27 juin, Sophie le Saint et toi, Jean-Pierre Pernaut, avez fait bande à part. Je te tutoie, car, dans ce microcosme qu’est le journalisme, tout le monde se tutoie, s’adore, se tape sur l’épaule. Et se tire dans les pattes, en off…

Quand France 2 choisit de débuter son JT avec la qualification des Verts, tu choisis d’ouvrir le tien avec une autre information. C’est tout à ton honneur. L’Ukraine vient de signer un accord historique avec l’UE, Mossoul et Tikrit post-Saddam continuent de boire le calice, toujours croissant, des contrecoups américains de 2003, les nouveaux chiffres du chômage en France vont finir par atteindre la stratosphère. C’est bien plus important qu’un critérium sportif, aussi mondial soit-il, nous sommes d’accord. Aussi débutes-tu ton bulletin d’information par un bulletin météo (« un temps radieux dans le Midi »), un premier reportage sur les bains de soleil à Sérignan dans l’Hérault. Un second sur les arnaques aux locations de vacances (nostalgique de Combien ça coûte ?) Passons. Après tout, tu ne fais qu’appliquer ce que nous apprenons âprement en école de journalisme, la loi de proximité, ou « le mort kilométrique ». Mais là, c’est nous que t’as tués.

Après une brève sur la sordide affaire Pastor, tu dégaines ton lancement sur la page sportive de ton JT, l’air carabiné.
« Dans un instant on va parler football, mais d’abord comme la semaine dernière des incidents, graves, après la liesse des supporters algériens fêtant la qualification de leur équipe. Des bandes de voyous ont pris le relais cette nuit. 74 personnes interpellées en Ile-de-France mais aussi à Lille, Roubaix, Lyon ou Marseille, où y a pas mal de dégâts. »

74 interpellations. Combien d’interpellations pour un match de Coupe de France opposant Rennes à Guingamp, ou un soir de pleine Lune ? « Une bande de voyous. » Ok, tu t’es fait cambrioler ta jolie maison de trois étages dans les Yvelines en octobre dernier, mais les supporters algériens n’y sont pour rien… A la Direction départementale de la sécurité publique du Rhône on témoigne même « qu’un match de Ligue 1 occasionne parfois des événements plus sévères« . A Roubaix, la majeure partie des casseurs interpellés sont des récidivistes déjà connus pour des faits de violences. La plupart n’ont rien à voir avec l’Algérie, pas même une origine… Quand bien même l’eussent-ils eue, réduis-tu le casseur du FC Lorient à sa bretonnité en temps normal ?

Retour-plateau. Non content du reportage consacré au tour de France des dégâts de Patrick Ninine, tu ajoutes, faussement geignant, « Voilà, après les matches de l’équipe d’Algérie, toujours une extrême tension. Donc on revient maintenant au football, ça, ça n’avait rien à voir, bien que… L’Algérie en huitièmes de finale de coupe du monde, c’est la première fois (…) A Alger, on a fait la fête, la vraie. » En filigrane, le message que tu fais passer (que tu veux passer ?), c’est qu’il y a eu deux célébrations distinctes de part et d’autre de la Méditerranée. L’une en France, où les supporters algériens ont fait sa fête au mobilier urbain français, l’autre en Algérie, calme, sereine. N’as-tu donc pas vu la dépêche AFP relatant que des incidents sur le territoire algérien, suite à cette même célébration, avaient fait deux morts et 31 blessés ? Avec toi Jean-Pierre, c’est plus « a bossu la bosse » que « l’occasion fait le larron ».

Il eut été encore préférable que tu nourrisses ton journal avec les traditionnels reportages sur le maître-ferronnier de Castelmoron-d’Albret ou Suzanne, la doyenne du Loiret, n’en déplaise à La Bonne soupe d’Isabelle Roberts et Raphaël Garrigos. Choisir comme prologue de la page sportive du JT les quelques débordements de la veille, en insistant sur la supposée gravité des incidents quand ceux-ci sont mineurs, c’est pernicieux. Dans un contexte où identitaires et frontistes ont allumé le feu de bengale politique d’une crise identitaire calculée selon un agenda politique précis, tu donnes du grain à moudre à la polémique. Non pas qu’il n’eusse pas fallu traiter l’information. Tes concurrents l’ont fait, mais dans un sens inverse, en épilogue succinct d’un reportage. D’autant que ton JT est le deuxième le plus regardé d’Europe.

Il me tarde d’attendre ton journal de 13 heures de mardi 1er juillet, lendemain du match tant attendu entre l’Algérie et l’Allemagne. Il paraît que tu es l’un des rares présentateurs à ne pas lire le prompteur et à te contenter de tes fiches bristol, desquelles tu te détaches (trop) souvent pour te lâcher, ou faire des erreurs de géographie, c’est selon. Il paraît aussi que les Japonais sont sur le point de mettre au monde un prototype robot androïde capable de présenter un journal télévisé. Non pas que l’on veuille que tu laisses tes émotions de côté. Tes opinions oui.

Hanane Kaddour

Articles liés

  • Clichy-sous-Bois dans la peau : dans les yeux de Kwamé

    Il faisait partie du groupe de jeunes garçons qui a couru en voyant la police le soir de la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré. 15 ans après le drame qui l'a marqué lui, les habitant· e· s de la a ville de Clichy-sous-Bois, et celles et ceux des quartiers populaires qui ont réagi par ce que l’on a appelé les “révoltes urbaines”, il prend la parole pour nous raconter comment il s'est reconstruit. Et comment sa ville de Clichy-sous-Bois a évolué. Portrait.

    Par Anissa Rami
    Le 27/10/2020
  • Après l’effroi de Conflans, le désarroi des profs devenus derniers remparts républicains

    Où en sont les profs après la terrible attaque mortelle de Samuel Paty, professeur d'histoire-géographie au collège du Bois d'Aulne à Conflans-Sainte-Honorine (Yvelines) ? Alors que le ministre de l'éducation nationale a annoncé son intention de "protéger" les enseignant·e·s, certain·e·s restent mitigé·e·s face à la nouvelle prise de conscience collective de la sphère politique et médiatique, sur l'importance du métier.

    Par Jalal Kahlioui
    Le 20/10/2020
  • À Épinay-sur-Seine, un lycée au milieu des gravats et sans savon en plein Covid-19

    Le lycée Jacques Feyder à Épinay-Sur-Seine, en travaux depuis trois ans, est toujours en chantier. Et avec l’épidémie, les conditions sanitaires se détériorent. C’est ce que dénonce l’ensemble du personnel réuni jeudi 15 octobre 2020 devant les portes de l’établissement. Alors que de nouvelles mesures sanitaires viennent d’être annoncées par le Président E. Macron, les enseignants et l’infirmière de l’établissement réclament de meilleures conditions de travail. Reportage.

    Par Chahira Bakhtaoui
    Le 16/10/2020