La situation au Proche-Orient pourrit mon existence : je ne peux pas raconter de blagues sur les juifs sans risquer des regards réprobateurs. C’est peu de chose comparé à la peur que ressentent certaines personnes coiffées d’une kippa quand elles prennent le métro. Et que dire de l’antisémitisme qui monte d’un cran dans nos quartiers chaque fois que les chars merkavas sont de sortie ? Il faut continuer à penser que les personnes qui, d’un coté comme de l’autre, contribuent à importer les tensions israélo-palestiennes dans l’Hexagone forment une minorité. S’il convient de rappeler que les antagonismes entre juifs et arabes ne datent pas d’hier – le grand mufti de Jérusalem dans le contexte d’un nationalisme anti-britannique soutenait les nazis –, peu savent que des musulmans ont agi comme des Justes, ces personnes qui ont protégé des juifs pendant les persécutions de la Seconde Guerre mondiale. Episode méconnu de la résistance française : des résistants algériens cachaient des juifs dans la Mosquée de Paris sous l’occupation.

Le « groupe Kabyle » – nom donné aux FTP (francs-tireurs et partisans) algériens car la langue berbère qu’ils utilisaient rendait toute infiltration de leur réseau extrêmement difficile – fut créé en 1942; au départ pour venir en aide aux soldats d’Afrique du Nord évadés des camps de prisonniers allemands. Les parachutistes anglais terrés dans Paris et le début des persécutions juives dans la capitale ont étoffé leur domaine d’activités. La plupart de ces FTP étaient originaires des milieux ruraux extrêmement pauvres de l’Algérie coloniale. Émigrer à Paris leur a ouvert les portes d’un nouveau monde. Dans les usines, ils ont acquis une conscience politique, ils étaient tous syndiqués et participaient aux grèves. Leur engagement militant s’est poursuivi durant l’occupation au service de la résistance.

Les motivations religieuses n’étaient donc pas forcément au cœur de leur engagement lorsqu’ils amenèrent des enfants juifs à la mosquée de Paris pour les soustraire aux rafles, avec l’accord et le soutien de son recteur, Si Kaddour Benghabrit. Les persécutés y trouvèrent asile, en majorité des enfants, mais aussi parfois leurs parents ainsi que nombre de parachutistes anglais. La mosquée fournissait un sanctuaire permettant d’organiser leur évacuation vers la zone libre ou le Maghreb. Ils étaient alors dissimulés sous une identité algérienne quitte à leur fournir de faux papiers par le biais de la mosquée.
L’immigration maghrébine étant essentiellement le fait d’hommes seuls, faire passer des enfants juifs pour des enfants algériens n’était pas sans risque. Cacher une personne vouée au camp de la mort revenait à risquer le même sort.

Dans un tract écrit en kabyle durant ces années noires, intitulé « Comme tous nos enfants », on peut lire ceci: « Hier, à l’aube, les juifs de Paris ont été arrêtés, les vieillards, les femmes comme les enfants, en exil comme nous, ouvriers comme nous, ce sont nos frères et leurs enfants sont nos enfants. Si quelqu’un d’entre vous rencontre un de ces enfants, il doit lui donner asile et protection, le temps que le malheur passe. »

Derri Berkani, cinéaste français d’origine algérienne, relate ces faits dans son film « Une résistance oubliée, la Mosquée de Paris ». Dans ce documentaire, le docteur Assouline, un des liens entre les résistants algériens et la population juive, témoigne: il comptabilise 1600 cartes alimentaires (une par personne) qu’il avait fournies à la Mosquée de Paris pour les juifs qui y avaient trouvé refuge. Les souches de ces mêmes tickets donnent le chiffre de 1732 en comptant les parachutistes anglais que la mosquée a abrités.

Un appel à témoin de juifs sauvés par la Mosquée de Paris entre 1942 et 1944 a été lancé en 2005 pour que la médaille des Justes soit remise aux descendants de Si Kaddour Benghabrit par le mémorial Yad Vashem. Si la démarche aboutit, il sera le premier Maghrébin à recevoir à titre posthume une des plus hautes distinctions conférées par l’Etat hébreux. Que ce soit par compassion envers les souffrances des Palestiniens où pour le droit d’Israël à exister, certains Français entretiennent un lien émotionnel fort avec le conflit israélo-palestien. En attendant de trouver de l’espoir dans le futur, trouvons-le dans le passé.

Idir Hocini

Articles liés

  • Qui sont les femmes derrière les “salons de beauté indiens” ?

    Les salons de "beauté indiens" fleurissent dans les quartiers depuis de nombreuses années. Mais derrière les portes de ces instituts, se cachent des modèles de féminisme et d'entrepreneuriat issu de la diaspora pakistanaise, indienne ou népalaise. Amina Lahmar a franchi le pas de plusieurs établissements pour écouter une autre histoire de l'immigration en France. Reportage.

    Par Amina Lahmar
    Le 26/01/2022
  • Précarité menstruelle : à Grigny, on veut « changer les règles »

    Au cours de l’année 2021, la ville de Grigny, dans l’Essonne, a mis en place des dispositifs de distribution gratuite de protections périodiques. Cette initiative s’accompagne d’une politique teintée d’actions de sensibilisation pour lutter contre le tabou des règles. Cécile Raoul a rencontré les concernées de la précarité menstruelle. Reportage.

    Par Cécile Raoul
    Le 18/01/2022
  • Père Jean-Luc Ferstler : « La misère n’attend pas les business plans »

    Cette année Emmaüs Forbach fête ses 40 ans. Le prêtre et fondateur d’Emmaüs Forbach, Jean-Luc Ferstler, figure emblématique de la ville, a choisi d’accompagner les personnes les plus fragiles depuis les années 1980. Portrait d’une vie qui raconte un territoire paupérisé après la fin du charbon, heureusement riche en solidarités.

    Par Amina Lahmar
    Le 14/01/2022