« Bon, ben, voilà : moi, j’aimerais aller à la rencontre de ces jeunes qui se toisent à Rosny 2, et le raconter à la manière d’un duel. » Un ange passe. Neuf paires d’yeux interrogateurs, regards limite inquisiteurs. Nouvellement arrivée, je prends la température de mon champ d’action lors de ma 3e réunion hebdomadaire de la rédaction du Bondy Blog. Qui ne tente rien n’a rien ! Je viens de mater à nouveau « Romeo et Juliet » de Baz, film romantique de mes 14 ans avec le magnifique Léo. L’idée de duel m’est venue en admirant la battle cultissime de la station d’essence entre les boys Capulet et Montaigu.

Et comme toute Bondynoise de souche et d’Etat, je sais que Rosny 2 est non seulement le lieu de galère des djeun’s mais aussi le lieu de prédilection pour la chasse aux gazelles et aux gazeaux. S’ensuit alors la célèbre question des patrons : « Sous quel angle tu vas traiter ton sujet ? » Là, heureusement, Axel, un blogueur, s’enthousiasme : « Le rapport homme-femme, la drague quoi ! » Ouf. Quelqu’un m’a comprise. Mieux, Axel m’accompagnera sur « le terrain ».

Et voilà comment on se retrouve attablés Axel et moi au Quick de Rosny 2 en ce samedi 2 août à 15h30, dernier jour des soldes. A nous, la foule, les dragueurs, les dragués et une bonne chaleur ambiante. Ça promet ! Pendant que je questionne Axel, tout à sa joie qu’il est de se nourrir, se posent à côté de nous quatre charmantes demoiselles. Nous tendons l’oreille : « Le mec mignon là-bas, à votre avis, c’est sa meuf qui l’accompagne ? », lance une des jeunes filles accortes à l’adresse de ses comparses.

Un sourire se forme alors lentement mais sûrement sur le visage d’Axel. Puis, une fois assuré de la teneur de la conversation, ni une, ni deux, il embraye : « Vous êtes venues ici pour draguer ? » « Je me fais draguer à mort », répond d’emblée Linda*, 18 ans, l’œil de biche affûté pour la chasse, pince blanche sur le côté dans ses cheveux détachés, haut blanc, jean classique, longues boucles d’oreilles noires et argentées, ballerines noires. Sa sœur, Chérazade, 17 ans, dans une tenue d’apparat similaire nous explique qu’ « il y a des requins partout ici ».

Nour, leur cousine de 21 ans, accompagnée de sa petite sœur de 11 ans, bottes cavalières et de noir vêtue, ajoute : « Ils (les requins) sont assoiffés surtout quand les beaux jours arrivent. » Les confidences vont alors bon train. « On habite Lagny et Chelles, mais Chelles 2, c’est pas comme Rosny 2 ; ici, les filles sont toutes pomponnées, elles se préparent pendant 2, 3 heures avant de venir. Beaucoup de mecs se préparent pire que les meufs. On aime leur façon de s’habiller, savoir qu’ils ont pris du temps à se préparer. » Et Nour de préciser : « Les mecs, maintenant, ils vont se faire draguer à Séphora. » « On s’est mises d’accord à 11 heures. On voulait aller à Paris-Plage mais Linda avait peur pour son brushing vu le temps. On s’est données rendez-vous à Rosny à 14 heures. »

Je leur demande comment elles séduisent les mâles. La réponse de Linda, l’œil espiègle et pétillant ne se fait pas attendre : « Un sourire, un regard bien profond et ça marche. » Mais la nouvelle technique de drague, très en vogue, est le bluetooth : « Au ciné : le mec te repère avec son portable, puis après pour faire connaissance, il t’envoie sa photo ; dans le noir, ça a un coté mystérieux. »

Chacune a son style de mec : « Le style italien, avec des belles fesses et une belle voiture », pour Chérazade. Linda se dit attirée par « un Rebeu, la peau matte, juste un peu intelligent… et fidèle sinon je le tue ». « Juste quelqu’un de sérieux et respectueux », déclare Nour, plus sage. Mais pour toutes les trois, « il faut qu’ils soient plus mûrs, deux, trois ans plus âgés ».

Leur situation amoureuse est de toute façon « compliquée », même si Linda parle à maintes reprises d’Ilyes, qu’elle a justement rencontré à Rosny 2. « Il était avec ses potes mais il m’a suivie ; il m’a plu car il était joyeux et il m’a fait rire. Après, il m’a invité au McDo. On se voyait tous les jours ensuite : restos, bowling, glaces. Mais il a eu un problème et j’ai plus trop de ses nouvelles. » Nour se dit aussi parfois choquée, car quand elle feint l’indifférence face à un « t’es charmante », elle se fait insulter.

A la fin du repas, nous sommes acclimatés à l’ambiance. A point. Axel leur propose de les suivre dans leur aventure. Nous voilà donc partis pour un parcours stratégique : « Nos magasins préférés c’est Zara, H&M et Bershka pour le rapport qualité/prix, mais aussi parce qu’il y a des vêtements de mecs et des mecs. A partir de 16 heures, y’a plus de monde aussi. » Depuis le début, Linda, tel Narcisse, se contemple toutes les deux minutes dans son Samsung ou dans ses lunettes de soleil. Bien que très coquette, elle dit douter de son physique. Mais à peine arrivée à Zara, elle dévisage en un clin d’œil le vendeur mignon qu’elle a repéré en un rien de temps. Puis s’enchaînent les magasins dans un rythme soutenu : deux minutes par boutique !

Un arrêt à Foot Locker « pour les soldes et les mecs ». Malgré quelques regards furtifs qui se croisent lors de notre virée, elles se demandent : « Où sont passés les requins ? » Un brin puritaines, elles m’avouent : « Faut pas ramener son mec à Rosny 2 ; les mecs en couple matent les autres nanas, et ça nous choque ! C’est comme quand les filles mangent des glaces, y’a des réflexions. » Linda pense repérer un gros poisson plusieurs fois. Dans la file d’attente de Carrefour, une fois de plus, la casquette l’attire. Souvent, son excitation retombe. « Il est moche, finalement. »

Vers 18 heures, on se quitte avec une photo souvenir à la fontaine de Rosny. Axel est fatigué et moi je suis sur les rotules, j’ai la dalle et une satanée douleur à la phalange supérieure de mon index droit. Je suis ravie de mon périple même si Axel n’a rien pu filmer : les trois filles n’ont pas voulu. Je m’en vais de ce pas me mettre à la page et étudier la fonction bluetooth de mon portable !

Stéphanie Varet

*Les prénoms ont été modifiés.

Stéphanie Varet

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