Quatre heures du matin, le réveil sonne. Je m’apprête à aller à la préfecture de Bobigny pour faire une démarche administrative. Il faut se lever tôt. Pas d’autres solutions. C’est comme ça et pas autrement. Ma mère a besoin de renouveler sa carte de séjour, je décide d’attendre à sa place jusqu’à l’heure d’ouverture à 9 heures. Je prends le premier bus de la journée, celui de 4h45. Vingt minutes de bus pour la destination finale, la préfecture de Bobigny.

Une fois sur place c’est la surprise. Même à 5 heures, la file d’attente  est longue, il y a une cinquantaine de personnes devant moi. Je prends ma place et j’attends.  Il n’y a que cela à faire. Ce jour-là il fait un froid de canard. Attendre jusqu’à quand ? Une heure et demie plus tard, la file d’attente progresse, elle est de plus en plus longue et s’étale sur environ 300 mètres.

Mes yeux ont été frappés par une queue immense allant du McDo jusqu’à la porte principale. Au regard des personnes qui attendent derrière moi, je m’en sors pas mal. Plus le temps passe plus je deviens impatient. Il est impossible pour moi de rester bouche bée et d’attendre dans le froid. J’entame la discussion avec Moussa. C’est un habitué. Malien, il vient tous les ans pour renouveler sa carte séjour. Pour lui, « c’est tout le temps la même chose depuis des années, c’est un calvaire. On a l’impression d’être au pays en train d’attendre une délivrance de visa pour la France. » La situation de ma mère est plus « confortable », avoir la carte de séjour de 10 ans est une chance lorsqu’on habite en Seine-Saint-Denis… Je me suis de tout suite senti privilégié de ne pas avoir à attendre tous les ans comme cela.

8h30, l’heure d’ouverture approche. J’appelle ma mère afin qu’elle me rejoigne. A cette heure on voit principalement des personnes âgées qui passent devant tout le monde rejoignant leurs proches qui attendent depuis l’aube. Je ne suis pas seul à faire la queue pour ma mère. Lorsqu’elle me rejoint, tous les yeux se dirigent vers elle. Tout monde la regarde avec méfiance. Elle vient juste rejoindre son fils. 9h, la porte s’ouvre. Deux policiers sont présents pour organiser la file d’attente. On s’aperçoit que certaines personnes ont réussi à se faufiler et passer devant les autres.

C’est peut-être ça l’astuce à Bobigny, la gruge. Rester les bras croisés ne fonctionne plus. C’est un parcours du combattant. « Il y en a qui vendent des places, de 10 à 30 euros. Le malheur des uns fait le bonheur des autres. C’est ainsi en Seine-Saint-Denis. Soit l’un, soit l’autre », confie Karim qui attend juste derrière moi. Enfin, arrive l’heure de l’ouverture. Le personnel se poste à l’entrée et distribue des tickets de passage. Tout le monde s’agite.

« S’il vous plaît  monsieur, allez derrière. Vous n’étiez pas ici. Retournez faire la queue comme tout le monde», sermonne un policier à un homme qui voulait échapper à la file d’attente. La police est obligée d’intervenir. L’entrée est refusée à une personne qui avait oublié un document. C’est un autre jour de galère qui l’attend, pour un maudit papier. « Reculez !  Je vais vous virez si vous continuez comme ça », lance un fonctionnaire de la préfecture à une personne attendant sa carte de séjour.  Quand arrive notre tour,  nous nous présentons à la porte avec les documents. On nous donne un ticket pour le guichet Q,R,S,T. On se sent soulagé. La première étape est réussie. Le calme revient peu à peu. On a l’impression de franchir la frontière. Nous voilà à l’intérieur de la préfecture. Même climat qu’à l’extérieur, sauf que nous sommes abrités du froid.

La salle est très grande. Il y a tellement de personnes qu’il est difficile d’en déterminer le nombre. Des chaises en métal occupent entièrement la salle. Dans la salle d’attente, contrairement à l’extérieur, le calme règne, je ne sais pas si c’est dû au soulagement ou à la peur d’être recalé à un autre jour. La seule crainte ici est d’oublier un document qui rendrait invalide le dossier. Les personnes sont conscientes de ce qui les attend en cas d’oubli. D’ailleurs, tout le monde parcourt ses documents, fait des photocopies, pose des questions et se renseigne. Devant les guichets on peut lire une affiche : « Nous ne répondons à aucune question ». Ma mère depuis l’ouverture de la porte est restée très silencieuse, jusqu’à notre tour au guichet. Là, vraiment, j’ai senti en elle un soulagement. On se présente au guichet, les documents à la main.

« Bonjour madame. C’est pour un renouvellement de carte de séjour. » « Oui, je peux voir les documents nécessaires. » Je lui présente alors les documents, mais avec la crainte de nous faire recaler. Il doit s’agir du syndrome « préfecture ». Le personnel s’attarde un peu sur notre dossier, c’est souvent mauvais signe. Au moins deux minutes sont nécessaires à la vérification, deux longues minutes durant lesquelles nous attendons dans le calme.

« Bon, tenez votre récépissé de carte de séjour. Revenez dans 3 mois votre carte sera prête madame. – D’accord, merci madame. Excusez-moi, on doit toujours faire la queue ou bien on aura un rendez-vous ? – Oui,  vous recevrez un courrier pour le retrait de votre carte et oui vous devez faire la queue. C’est comme ça ! »

À 11 h00, nous  ressortons de la Préfecture. Invités une nouvelle fois à revenir plus tard – dans un mois, deux ou trois, qui sait ? – pour retirer le titre de séjour. Nous serons obligés de recommencer, d’attendre à nouveau dans le froid. Mais nous ne sommes pas les seuls : une bonne partie de ceux qui patientent n’en sont pas à leur première tentative. Le fait d’avoir la carte de séjour de 10 ans, c’est une chance ici .Les plus courageux et les plus patients sont ceux qui reviennent deux voire trois fois par an. A l’image de Karim, l’Algérien.

Dans la file, les mots qui reviennent le plus fréquemment à la bouche de ceux qui attendent, sont l’indignation et le ras-le-bol. A l’instar de ce jeune Malien, très remonté : « Cette préfecture est vraiment digne d’un Etat du tiers-monde. Un pays comme la France n’a pas le droit de traiter ses étrangers de la sorte. Depuis des années, nous vivons cette situation et rien ne change.  On y peut rien. Que Dieu bénisse notre préfecture ». Par ailleurs, le préfet nommé par le président de la république a promis des améliorations dans les mois qui viennent.

Hassana Chater

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