Après avoir analysé construction et déconstruction des préjugés, la Commission Nationale Consultative des Droits de l’Homme et le Bondy Blog se sont intéressés à l’influence de la politique et des médias sur le regard porté sur l’autre. 

Quelle est la responsabilité du discours politique et des responsables politiques dans la construction et la persistance des préjugés?Quel est leur impact sur notre vision des choses et des gens ?  C’est à cette question que cette deuxième table-ronde a répondu. 

Animé par Nassira El Moaddem, directrice du Bondy Blog, ce débat a réuni des personnalités d’horizons différents : Esther Benbassa, sénatrice EELV du Val-de-Marne, Serge Guimond, professeur de psychologie sociale à l’Université Blaise Pascal de Clermont-Ferrand et chercheur au CNRS, Aurélie Cardin, déléguée générale du Festival CinébanlieueFrédéric Callens, délégué général adjoint de la Fondation Culture et Diversité, Widad Ketfi journaliste et blogueuse au Bondy Blog et Doan BUI, journaliste à L’Obs et écrivaine.

Une des premières responsabilités réside dans le manque de mixité et de diversité du personnel politique français. Esther Benbassa a confié son parcours de femme politique arrivée sur le tard, chercheuse d’origine étrangère, ce parcours de « métèque avec accent” comme elle dit, dans un milieu où presque tout le monde appartient à une élite. “Il faut le dire, quand vous entrez au Sénat par exemple, vous avez très peu de personnes issues des quartiers populaires”. Ce manque de représentation de la diversité des Français explique, en partie, selon la sénatrice , pourquoi « les politiques ont tant de mal à comprendre l’idée de l’autre ».  Un manque de diversité qui a des conséquences concrètes sur le processus législatif et sur le travail parlementaire puisque la sénatrice rapporte avoir tenté de faire voter au premier tour le Rapport de La lutte contre les discriminations, que le Sénat a rejeté. Lorsque le projet a enfin été adopté, elle se rappelle avoir entendu en commission : « Mais madame Benbassa, les discriminations n’existent pas, arrêtez ! Nous sommes tous égaux devant la loi” . “Vous vous imaginez même le mot « discriminations » dérange ! [...] C’est une sorte de racisme systémique. Un racisme du quotidien, sans faire attention, avec des remarques qui peuvent être blessantes. Il y a une vraie coupure entre les quartiers, les banlieues et la classe politique », explique celle qui fut d’abord, et est toujours, chercheur et directrice d’études à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes. Et d’affirmer que « le Sénat ne représente pas la société » avec un chiffre sur la présence de femmes dans les deux chambres du Parlement. « Nous sommes 23 % au Sénat et 25 % à l’Assemblée, ce n’est pas beaucoup ». Que faire alors, demande Nassira El Moaddem ? Mettre en place des quotas ? « Oui« , répond sans hésiter Esther Benbassa, mais de manière provisoire. Pour elle, seule une discrimination positive ( « affirmative action ») « nous permettra de mette un terme aux discriminations« . « Imposer des quotas au cinéma comme en politique est très compliqué », intervient Aurélie Cardin, directrice générale du festival Cinébanlieue qui a fêté ses 10 ans récemment. Pour Serge Guimond, professeur de psychologie sociale qui travaille beaucoup sur l’influence des modèles politiques et de société sur les préjugés sur l’autre, rappelle que pour faire les changements nécessaires, « il faut continuer à utiliser les forces du modèle français, sans copier d’autres modèles comme le modèle américain.Même s’il reconnaît que des éléments peuvent par exemple être empruntés au modèle canadien qui positive l’apport des cultures étrangères et les différences culturelles. Quel impact justement de ce modèle français, républicain et laïc, dans la construction et la persistance des préjugés? demande Nassira El Moaddem. Une certaine interprétation de la laïcité pousse certains à voir dans la laïcité un outil contre l’autre et notamment contre les musulmans. Mais pour Serge Guimond, cette acception est aux antipodes de la loi de 1905 qui sépare l’Etat du clergé et donne la liberté aux uns et aux autres d’exercer leur religion. « Une laïcité égalitaire et qui permet elle de diminuer les préjugés. C’est très important puisqu’elle symbolise le modèle français. avance Serge Guimond qui rappelle l’épisode du « burkini » cet été en France. « La laïcité c’est la liberté de croire en ce que l’on veut, pas d’empêcher les gens de mettre un vêtement ». « Ce qui manque c’est au niveau politique, poursuit-il. On a vu que jusqu’au premier ministre français, il y a un problème au niveau de la définition du sens la laïcité. Il y a deux sens distincts : un qui a un impact positif et un qui a un impact négatif », conclue-t-il à ce sujet.  

Les préjugés se transforment souvent en racisme et en haine. Frédéric Callens, aujourd’hui délégué général à la Fondation Culture et Diversité, a participé à la création d’un baromètre des discours de haine sur Twitter lorsqu’il était en poste au Commissariat général à l’égalité des territoires. Il y a également une nécessité selon lui : celle de développer davantage les manifestations anti-racistes pour contrer les discours de haine. La Fondation Culture et Diversité permet pour sa part de faire accéder à la culture et aux arts les jeunes des quartiers populaires notamment en soutenant des projets artistiques associatifs et en menant des actions en partenariat avec le ministère de l’Education nationale.

Qu’en est-il de la responsabilité et de l’impact du discours médiatique dans la construction des préjugés? Widad Ketfi auteur d’une  “Lettre ouverte aux directeurs de rédaction”, explique que les médias déforment la réalité en caricaturant les minorités. “Le Noir va jouer le rôle du voleur, l’Arabe va jouer le rôle du terroriste, etc.” Sur la diversité des recrutements pour faire changer les mentalités,  Widad Ketfi trouve qu’il est crucial que les journalistes ressemblent aux Français mais regrette la « diversité cosmétique ». Embaucher quelqu’un issu de la diversité pour présenter l’information, c’est très bien dans la normalisation de l’autre. Mais à quoi bon, si le traitement des sujets ne change pas », explique-t-elle. Doan Bui, journaliste également, de parents vietnamiens, partage quant à elle son expérience afin de dénoncer l’impact des médias sur l’imaginaire collectif. Elle raconte qu’il lui arrive souvent de rencontrer des personnes qui s’étonnent qu’elle puisse être journaliste. Les journalistes sont tous que des Français”, se voit-elle dire. Selon elle, un des problèmes fondamentaux c’est l’absence de modèles, de héros notamment dans la littérature, auxquels les enfants français de diverses culturelles puissent s’identifier. Une idée partagée par Aurélie Cardin qui ne dit pas autre chose s’agissant de l’importance des modèles de la diversité dans la fiction. Pour elle, il existe des outils comme le baromètre de la diversité du CSA qui permet de mesurer la représentation de la diversité à la télévision. Nécessaire mais pas suffisant car selon elle, il reste encore “tout un travail” à faire auprès des patrons de chaînes de télévision sur cette question.

Sabrina ALVES

Colloque « Ouvrir le regard porté sur l’autre« , organisé par la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) mardi 11 octobre 2016 à Saint-Denis (93) en partenariat avec le Bondy Blog. 

Compte-rendu de la première table-ronde ici

Crédit photo : CNCDH

Articles liés

  • Des jeunes surendettés à cause des amendes du couvre-feu dans les quartiers

    Des familles entières se retrouvent endettées à cause de salves de contraventions liées aux mesures sanitaires. Des associations dénoncent un « phénomène d’ampleur grandissante » et « une application disproportionnée et discriminatoire des mesures ». Une enquête en partenariat avec Mediapart.

    Par Anissa Rami
    Le 26/07/2021
  • La cantine des femmes battantes : solidarité féminine, ambition et cuisine

    #BestOfBB Lancée en fin 2019, l’association dionysienne La cantine des femmes battantes vise l’émancipation des femmes précaires grâce à la cuisine. Tous les weekends, Aminata, Mariame, Maïté et Fatou se réunissent pour cuisiner, vendre et livrer une cinquantaine de plats à Paris et en Seine Saint Denis. Issues de parcours compliqués, ces cuisinières ont décidé de monter l’association dont elles avaient besoin, afin d’aider, par la suite, les femmes qui leur ressemblent. Reportage.

    Par Sylsphée Bertili
    Le 26/07/2021
  • Le blues des petites mains du monde de la nuit

    Après 16 mois de fermeture administrative, les discothèques ont rouvert leurs portes le 9 juillet dernier. Mais alors que l’épidémie repart, l'étau se ressert déjà pour bon nombre de professionnels partagés entre la colère des derniers mois sans activité, et le doute concernant le futur. Nous avons rencontré quelques petites mains du milieu, qui racontent la précarité des derniers mois.

    Par Lucas Dru
    Le 22/07/2021