17 heures, ma chère mère m’envoie remettre une recette de grand-mère contre les maux d’estomac à une connaissance dans le quartier où j’ai grandi. A l’angle d’une rue, je croise des amis, ça faisait un bail que je ne les avais pas vus, même si quelques centaines de mètres seulement nous séparent. « Wesh pote, ça fout quo en ce momenti ? », je lance à Karim dans un langage local. Il me répond qu’il est en contrat à durée indéterminé, sans approfondir. Je lui demande sadiquement la nature de son CDI. Il me lance : « Un CDI de chômage ! » Après quelques rires, je comprends qu’il fait partie des 10,6% chômeurs de France.

Dans sa main, il tient une pochette en plastique estampillée « Crédit Lyonnais ». Intrigué, je veux savoir s’il est en recherche d’emploi. « Nan, je vais ouvrir une entreprise », répond-il. « Ha bon ? » Je saisis sa pochette et l’ouvre avec curiosité. Pendant ce temps, il m’explique qu’il a l’intention de monter une entreprise de prestations de services dans le 19e. « Ça tombe bien, je vais aller coller des affiches dans des bates (bâtiments) », dit-il. Enthousiasmé par son projet, j’accepte de l’accompagner dans son démarchage de clientèle.

Ce n’est pas compliqué, il suffit de scotcher les affiches sur des murs, dans les immeubles. Mais ce n’est pas facile quand on n’y habite pas et encore moins sans le code d’accès. Mais des habitants rentrent du boulot et nous nous glissons discrètement derrière eux. Quelques gardiens nous surprennent en plein scotchage. D’abord méfiants, mais après quelques petites explications, ils finissent par trouver la démarche intéressante.

C’est clair, l’engouement n’est pas immédiatement au rendez-vous, mais l’initiative, elle, est immense, nous dit un gardien. Un pâté d’immeubles plus tard, nous voilà devant une résidence exclusivement juive. Karim me dit : « Laisse tomber, ils vont nous boycotter, ici. » Je lui réponds : « Qui ne tente rien, n’a rien, donc, allons-y ! » Devant la résidence, un monsieur avec sa kippa nous regarde du coin de l’œil. Ça à l’air mal parti. Karim lui demande l’autorisation de scotcher une affiche. Après une seconde d’hésitation, il nous lâche un sourire, tient à lire l’affiche, puis, avec beaucoup de sympathie, il accepte.

Karim, 24 ans, sans diplômes et avec beaucoup d’envies, n’avait aucune piste pour s’en sortir dans la vie. En tenant les murs, on trouve le moyen de gamberger à ce qu’on peut faire pour gratter du bif. L’idée du projet est simple, venir en aide aux personnes qui ne sont pas douées de leurs mains pour le bricolage. Chez lui, 24 printemps à bricoler de ses mains par débrouille en ont fait un pro. Montage de meubles, clic-clac, petits travaux d’intérieur divers, etc.

Cinq euros la demi-heure, il propose. C’est trois fois rien par rapport à une entreprise spécialisée. « Et en ces temps de crise, c’est bienvenu pour les habitants du 19e ou d’ailleurs », lance Karim avec beaucoup d’ambition. Pour démarrer son affaire, Karim a imprimé une centaine de feuilles avec son numéro de téléphone.

Qui de mieux pour aider des personnes seules et âgées que des jeunes sans emploi avec beaucoup de temps libre. Mais attention, ne le dites à personne, l’entreprise de Karim ne sera pas déclarée : tout cela reste illégal aux yeux de l’Etat !

Idriss K

Idriss K

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