Vendredi 16 octobre, fin de journée, après mes cours à la fac. Mes faux ongles en résine ne tiennent plus la route. Un crochet par le salon de beauté du centre commercial Bobigny 2 est de rigueur. Je me les ferai remplacer et rentrerai ensuite chez moi. A pein cinq minutes à pied. J’entre dans l’institut de beauté de la filiale Kenza et vois qu’il y a deux femmes avant moi. Je m’assois pour patienter. Au bout de dix minutes, la femme qui s’occupe des manucures, une Asiatique ne parlant pas très bien le français, me fait signe de venir vers elle.

Elle verse de l’acétone dans un bol pour que j’y trempe mes doigts durant quinze minutes afin d’en ôter la résine. Pendant ce temps, elle s’occupe d’une autre jeune femme. Une fois la résine désintégrée, je retire mes doigts et lui montre mes mains. L’autre jeune femme fait alors sécher ses ongles pendant que je me fais polir les miens.

Soudain, deux jeunes hommes encagoulés et gantés font irruption à l’intérieur du salon de beauté où je me trouve. L’un est muni d’un fusil à pompe. Il fait sortir les clientes à toute allure. Toutes, sauf moi. Il ressort, ferme la porte de la boutique, s’y place devant pour en surveiller l’entrée. Il pointe son arme vers toutes les personnes qui s’approcheront trop de la porte.

Son complice, muni d’une bombe lacrymogène aussi grosse que celles de la police, reste à l’intérieur et cherche la caisse en hurlant, avec une voix de mec de cité, « Ramène la caisse salope ! » à l’employée asiatique, sous le choc tout autant que moi. Les quatre autres esthéticiennes présentes ont vu arriver les deux voleurs et l’une d’elle s’en est allée cacher la caisse au fond du magasin, dans la réserve, pour la mettre à l’abri. L’un des deux gars l’a vue courir. Il l’a suivie et l’a tirée en arrière. Mais elle a eu le temps de planquer la caisse.

Il revient à l’avant de la boutique. Je reste pétrifiée et blanche. Le corps tremblant. Une arme de ce calibre pointée en votre direction, ça fait vraiment peur. Pendant un instant, un milliard d’images défile dans votre tête et on se dit que ce ne peut être qu’un cauchemar. Le type resté à l’intérieur de la boutique gifle l’Asiatique mais elle ne sait pas quoi répondre. Il ouvre les tiroirs du comptoir et trouve des documents, il nous les balance dessus. Surtout sur elle, qui en reçoit un bon paquet sur la tête. Il l’attrape et la tire jusqu’au comptoir de la caisse. Depuis le début, l’employée asiatique est restée assise sur sa chaise et moi debout à côté d’elle, incapable de bouger le moindre orteil.

Il hurle de nouveau : « Ramène la caisse ! Sors-la-moi, là, tout de suite ou j’te tue ! » Elle tremble et dis : « Mais regarde ! Y a pas la caisse ! Je sais rien, moi ! »  Il lui met un violent coup de pied dans le ventre et son complice ouvre la porte en disant : « T’as les tunes, mec ? – Nan ! Y a pas de caisse, mec, y a rien ! » Il laisse enfin la femme tranquille et tous deux se sauvent en direction de la sortie du centre commercial, située à cinq mètres de l’institut de beauté.

Les flics les prennent en chasse aussitôt, car ils étaient déjà présents dans le centre. Mais en vain… Ils entrent ensuite pour nous questionner, prendre nos témoignages. C’est là que j’entends l’un d’eux dire : « Ce ne sont pas les bons qu’on a choppés, merde ! » Je suis bonne observatrice, ma description était complète et les jeunes sur lesquels les policiers ont mis le grappin n’étaient pas les bons. La patronne qui ne perd pas le nord, ose demander l’argent aux clientes toutes en pleurs : « Mesdames, je vais vous encaisser pour pas qu’il y ait de problèmes… » Je n’ai pas compris ce qu’elle disait sur le coup, je suis partie sans payer…

Mais avant cela, une chose d’incroyable s’est produite : sitôt les agresseurs partis, j’ai passé quinze minutes dans l’une des cabines de la boutique à calmer une crise d’asthme causée par le choc de l’agression et la lacrymo. Alors que j’entre dans la cabine, je vois la patronne glisser à toute vitesse de l’argent dans les poches de son mari, le patron. Des billets de 50 euros et de la monnaie. Elle dit alors à tous ceux présents dans la boutique, policiers compris : « Ces cons, ils ont pris la caisse ! Tous les billets qu’il y avait dedans ! – (Moi) Ah bon ? Et pourquoi alors sont-ils sortis en criant « y a rien mec » ! – Pfff…, fait-elle, ces menteurs, ils ont tout pris ! » Je précise aux policiers que, non, il n’y a eu aucun vol. Si elle croit qu’elle va faire marcher son assurance sur le compte des clientes qui ont subi l’agression, elle rêve. J’ai été témoin et victime de toute la scène, du début à la fin, et le type est ressorti le sac vide !

Une journée qui s’est donc bien mal terminée, des flics incapables de nous raccompagner chez nous et qui s’amusent de leurs blagues stupides quand je leur dis que le possesseur de la lacrymo avait les yeux bleus : « Moi aussi j’ai des yeux bleus », dit l’un d’eux, et son collègue d’ajouter : « Humm, t’as d’beaux yeux tu sais ?! » Depuis aout dernier, il y a au moins un braquage par mois dans le centre commercial Bobigny 2. En septembre, la bijouterie, le magasin de chaussures Chaussea et le Gigastore y ont eu droit.

Inès El laboudy

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