Pour certains Rémois, le centre-ville est devenu une ville tout court. Une ville à part, avec ses jolies vitrines, ses gâteaux roses et ses champagnes dorés. Ses touristes annuels ou ponctuels à l’image des Américains venus fouler les pavés impeccablement entretenus du parvis de la mairie, à l’occasion de la Coupe du monde de football féminin. Pourtant, sur une carte, il n’apparaît pas si loin, le quartier de Croix-Rouge, à une vingtaine de minutes plus au sud de la cathédrale. Suivant les récits des collégiens de George-Braque accueillis lors de notre traditionnelle conférence de rédaction du mardi, nous avons emprunté la ligne rouge du tramway pour y passer quelques heures et aller à la rencontre de ceux qui y habitent ou y travaillent.

« Ici et là-bas »

« Reims, c’est une ville touristique, nous on est ici parce qu’on n’a pas tellement le choix ou parce qu’on a l’habitude d’y rester. La ville, c’est riche. Ici, on est pauvres », résume Nadir, 14 ans. Nous le croisons devant la Maison de quartier qui s’apprête à fermer, comme d’habitude, entre midi et deux. « La ville, c’est rapide pour y aller, mais bon, ça demande un effort parce qu’on est pas super bien accueillis quand on y va. La dernière fois, on était dans un magasin du centre et le vigile nous a virés, comme ça, en nous disant de retourner au quartier ». C’est cette séparation sans périph’, sans frontière autre que psychologique qui reviendra le plus souvent aux lèvres des gens croisés. Il y a ici et il y a là-bas. Pourtant, seuls cinq petits kilomètres séparent Croix-Rouge de l’Hôtel de ville. Mais certaines terres peuvent sembler bien lointaines pour qui ne s’y sent pas le bienvenu.

Comme partout, la pauvreté joue grandement dans les problèmes récurrents de violences, entre les jeunes et les communautés.

Reims a le coeur bourgeois et qui balance à droite (la mandature de gauche qui a précédé l’actuelle, de droite, était une parenthèse et une exception). Croix-Rouge, à l’inverse, s’enracine dans un quotidien populaire qui voit se croiser 72 nationalités différentes. C’est ce que rappelle le journal d’information gratuit que nous passe Abdessamad Hamed par dessus son bureau, à la Maison de quartier. Nous l’interrompons en pleins préparatifs de la fête du quartier qui aura lieu samedi prochain. Il tente de réparer son mètre-ruban, nécessaire pour mesurer la place requise pour chaque stand. Présent à Croix-Rouge depuis un an et demi, il travaille dans les quartiers prioritaires depuis près de vingt-quatre ans. « J’ai fait le tour depuis le temps, je les connais bien ».

Coordinateur, son rôle est de « mettre de l’huile dans les rouages » pour que les habitants puissent s’appuyer sur une structure associative solide afin de trouver des réponses à leurs questions et à leurs besoins. « C’est de l’animation globale et de la polyvalence. Dans mon métier, on peut passer de serrer la main au maire à déboucher les toilettes juste après. » Abdessamad et les autres professionnels de terrain nous disent, au cours de notre balade, comprendre cette dichotomie entre « ici et là-bas ». Ainsi de ce collègue qui nous dit, sous couvert d’anonymat, que « Reims, c’est une ville de riches où on désinvestit les problèmes pour investir dans la musique classique. Il n’y a pas de politique concrète à l’attention de la jeunesse des quartiers. »

Médiathèque Croix-Rouge, 2019

Croix-Rouge, son presque centre commercial et sa médiathèque

« Ah ça c’est sûr, les petits ici, ils veulent s’affirmer », lâche Amar, 27 ans, propriétaire du FoodBox, un grec qu’il a ouvert en 2013 dans ce qui fait office de centre commercial du quartier. Etrangement, ledit « centre » n’est par un complexe climatisé au sol lustré, dédié à la consommation de masse s’étalant sur trois étages traversés par des lignes d’escalators. Non, ce centre se résume à une façade grisâtre, qui expose une salle de sport mixte et une autre réservée aux femmes, une maison de la presse-PMU, une supérette classique et une boulangerie fréquentée ou encore une petite Poste « surchargée les jours où le RSA tombe », rigole Amar. Il vit à Reims depuis sept ans et a installé son commerce ici parce que « le kebab ça marche bien dans les quartiers. » Il nous parle des histoires qu’il entend dans son restaurant, des grands du quartier mais aussi de mixité sociale : « Faut dire que les habitants plus aisés de Reims ne viennent pas non plus traîner ici. » Il trouve « le centre-ville arrogant » alors que chez lui, à Charleville-Mézières, le centre-ville « c’est le quartier. » Nous lui réglons l’addition, embarquons nos canettes de Coca à demi-pleines et repartons dans la direction qu’il nous indique : « Vous verrez, y’a la médiathèque, la mosquée, un Quick…».

Peut-être que les petits se remettront au rock entre deux morceaux de rap.

Sans avoir d’épicentre véritable, Croix-Rouge possède néanmoins un bâtiment identifiable : sa médiathèque. Effectivement, elle est située derrière le Quick, à droite d’un château d’eau déserté ressemblant à un presse-agrume géant. Ce mercredi après-midi là, Stéphanie accueille le jeune public. Dans la salle, certains regardent des séries, jouent à des jeux de société, lisent des livres. A l’autre bout, il y a ceux qui étudient. Stéphanie est derrière son bureau, elle enregistre les prêts et retours, elle conseille aussi des lectures, discute avec Imène et Maryam, deux fillettes du quartier. Elle nous explique aussi qu’elle s’occupe de la partie emploi et formation : elle conseille les habitants du quartier qui cherchent du travail, les aide à rédiger leur CV, écrire des lettres de motivation. Ils peuvent même imprimer le tout sur place. Elle prend quelques minutes pour nous faire visiter son lieu de travail et rencontrer ses collègues. Parmi eux, Fred, mélomane depuis son jeune âge. Discothécaire de profession, il est chargé de la consultation des prêts liés à la musique. Crise de l’industrie du disque oblige, il a décidé de prêter ses propres guitares, « parce que c’est important la musique. Peut-être que les petits se remettront au rock entre deux morceaux de rap. En tout cas, ces instruments en présentation, ça les intrigue », sourit-il. Et le concept fonctionne très bien à Croix-Rouge.

Médiathèque du quartier de la Croix-Rouge à Reims

A la sortie de la médiathèque, nous croisons Oriane, Cindy et Kara. Elles ont entre 16 et 17 ans. Cindy est née à Reims. Ses copines viennent de région parisienne. Oriane est originaire d’Enghien-les-bains (95). Kara a grandi entre le 19e arrondissement de Paris et Sevran (93). Elles habitent Reims depuis peu et se sont rencontrées toutes les trois à l’école. Très complices, elles parlent vite et beaucoup. C’est un passe-passe qui demande à être attentif. L’une prévient « on nous donne rarement la parole alors on compte pas se taire ». Aujourd’hui, elles nous avouent qu’elles ne savaient pas trop quoi faire, alors elles se sont retrouvées « au quartier », ont marché ensemble et se sont retrouvées ici, à la médiathèque. Elles n’ont plus tellement de devoirs, pas d’examens, mais une flopée d’histoires à se raconter, « on est venues ici parce qu’on s’y sent bien et parce qu’il pleut, aussi » déclarent-elles, même si Kara ajoute ne plus savoir quoi y consulter, « j’ai lu toute leur section Manga, je connais par coeur. »

Les choses qui vont bien et les choses qui vont moins bien

Lorsqu’on leur demande ce qu’elles pensent de Croix-rouge, Cindy, la rémoise de naissance prend la parole : « c’est un quartier comme les autres, il y a des choses qui vont bien, d’autres qui vont moins bien ». Kara et Oriane ne peuvent s’empêcher de comparer leur quartier actuel à celui qu’elles ont connu plus petite. Elles racontent qu’elles n’ont pas trop de mal à « aller en ville ». L’habitude parisienne aide à l’adaptation rapide, d’après elles. Cindy quant à elle se dit plus casanière. « On est plus souvent dehors c’est vrai mais on tourne vite en rond, faut le dire. On s’ennuie vite, la ville n’est pas très jeune. En tous cas les jeunes ne sont pas trop au centre ville, quoi. Mais quand ils s’y donnent rendez-vous, soit ils se checkent tranquille entre quartiers différents, soit ils se bagarrent ».

Mentalement, tout est séparé

Et puis, « contrairement à la banlieue parisienne il y a la possibilité de faire tout Reims à pied quand il n’y a plus de transports, tout est à côté pourtant… Mais mentalement tout est séparé » constate Oriane. Elle nous explique que les quartiers populaires sont identifiés en fonction des origines de chacun : « il y a le quartier algérien et marocain, le quartier tchétchène, le quartier guyanais… et le centre ville, le centre ville c’est un peu le quartier riche en fait et comme on n’est pas riches bah on ne fait qu’y passer » précisent-elles.

A la fin de la journée, nous reprenons le tramway en sens inverse et avec, dans nos têtes, un état de fait, sûrement partiel, mais qui a l’aspect d’un déjà-vu ancré et établi. Croix-Rouge est une quartier comme on l’entend dans tant d’autres coins de France. Là-aussi, la question se pose : développons-nous la proximité ou contribuons-nous à enclaver davantage un territoire où la paupérisation reste le noeud du problème ? Parce que là aussi, bien que placés sur une aire urbaine identique et regroupés sous le nom d’une même commune, les quartiers présentent une réalité diverse de celle d’un centre-ville. Là-aussi, la ville, c’est loin. La ville, en ce qu’elle incarne une ascension sociale, une aisance financière ou une culture légitime, c’est trop loin. Bien qu’à Reims, elle soit accessible physiquement en une vingtaine de minutes et un billet aller simple à 2 euros 30.

Eugénie COSTA et Sarah ICHOU

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