Quoi de mieux que se retrouver en soirée pour réfléchir à la nuit ? De 18 heures à 23 heures, le forum « La nous nous appartient » a réuni à Nanterre habitants, professionnels, étudiants spécialisés et autres curieux afin de non seulement évoquer l’état des quartiers la nuit, mais aussi de le questionner et trouver des solutions. Dans cet optique, l’honneur était à l’échange et l’interaction. Après un bref discours d’ouverture, deux étudiantes ont présenté les résultats de l’enquête nationale « Parole aux jeunes ».

Il y a ensuite eu la rencontre « 19h – minuit : et toi tu fais quoi ? » entre jeunes de quartier et professionnels, suivie de 3 ateliers participatifs. Après des performances artistiques, la soirée s’est terminée par la restitution des 3 ateliers puis par des remerciements et l’enregistrement de l’émission de radio « Périphéries ».

« Savoir c’est pouvoir », l’information avant toute chose

L’amphithéâtre B2 du bâtiment Pierre Grappin était presque rempli en ce mardi 26 novembre. A vue d’œil, une centaine de personnes étaient présentes. Assises sagement, elles attendaient le début de l’événement.

Avec pertinence, c’est avec les résultats (en avant-première) de l’enquête « Parole aux jeunes » que la soirée a débuté. Grâce à 1 000 questionnaires – collectés entre juin et octobre 2019 en France – Médiation Nomade et des étudiants du Master 2 Sciences de l’éducation CITS (cadres d’intervention en terrain sensibles) de l’université Paris Nanterre ont dressé un état des lieux des quartiers populaires la nuit.

Ces questionnaires ont été distribués lors des interventions nocturnes de Médiation Nomade dans des quartiers. L’organisme était le plus à même de mener une telle enquête puisque, comme l’explique son site internet, il « consiste à ouvrir un espace convivial en soirée au cœur de la cité afin d’accueillir des publics parfois en errance, notamment des jeunes ».

Parmi les différents résultats, les plus parlants sont que les jeunes de 18 à 24 ans vivant dans des quartiers populaires partagent l’envie d’avoir des espaces nocturnes conviviaux (tels que des maisons de jeunesse ouvertes de 19h à minuit). Les filles manifestent le besoin d’avoir des lieux d’activité qui leur seraient dédiés car beaucoup d’endroits nocturnes sont « perçus comme réservés aux garçons ». Les filles ont donc du mal à se sentir à l’aise et incluses la nuit. En ce qui concerne le ressenti à l’égard de leur ville/quartier, 86% des jeunes ont répondu positivement.

Leurs réponses traduisent un attachement à leur quartier, même s’ils déplorent les nuisances (visuelles et sonores), le manque de propreté et d’hygiène, le sentiment d’exclusion pour les filles, la délinquance et l’insécurité. A ce propos, 67% des interrogés pensent que la police ne peut pas résoudre ces problèmes : la perte de confiance, les violences, l’irrespect et l’incompréhension mutuelle les laissent penser qu’elle n’est pas une solution.

Quelles sont donc leurs attentes ? Profiter de transports en commun circulant plus tard, avoir un espace public propre, faire de la prévention sur la consommation d’alcool et de drogues, et, encore une fois, avoir des espaces réservés aux jeunes afin qu’ils puissent se distraire, mais aussi faire des rencontres. En ce qui concerne l’éducation et la solidarité, ils souhaitent plus d’accompagnement à l’insertion professionnelle et d’accompagnement pour les élèves en difficulté, des aides à l’apprentissage du français, et plus de soutien envers les personnes âgées et aux sans-abris.

Pour illustrer ces données, des vidéos ont été diffusées avant et pendant la restitution de l’enquête. Parmi les intervenant.e.s, on a pu voir et entendre Kone, 16 ans, habitante de Saint-Denis (93). Celle-ci réclame entre autres une amélioration des logements et plus de lumière dans son quartier. Concernant son avenir, elle nous confie son envie de faire du mannequinat pour des marques africaines. Son projet le plus ambitieux ? « Je me vois faire Miss France ».

Jeunes et professionnels : les acteurs de la nuit s’expriment

La rencontre « 19h – minuit, et toi tu fais quoi ? » a permis à 4 jeunes de quartier ayant répondu au questionnaire d’échanger entre eux et avec les professionnels venus à cet effet. En accord avec les chiffres de l’enquête, les jeunes ont dit manquer d’infrastructures pouvant les accueillir la nuit : « Quand je suis dans mon quartier, on traîne, on se pose dans les bâtiments, raconte Manon, une jeune Dyonisienne de 18 ans. On fait rien de spécial parce qu’il n’y a rien d’aménagé pour nous. »

Moustapha, 19 ans et habitant à Nemours (77) approuve : « à partir de 23h, même un kebab on a du mal à en trouver ! ». Lorsqu’on est une fille, c’est encore pire : selon Manon, le monde de la nuit est un « monde masculin ». Entre les personnes malintentionnées et l’idée qu’une femme qui sort la nuit, « c’est une pute », difficile de se faire une place.

L’autre problème souligné est la peur du regard de l’autre. Selon Ramata, 24 ans, les jeunes hommes du Val-Fourré (Mantes-la-Jolie, Yvelines) n’osent pas quitter le quartier pour aller à Paris car ils ne veulent pas être stigmatisés. « Les jeunes n’ont pas envie d’être sans cesse renvoyés à leur couleur de peau, à leur religion… », explique la jeune femme.

Sans oublier l’image négative qu’ont les gens du Val-Fourré… Afin que ses voisins se sentent mieux dans leur quartier, Ramata a donc mis en place un conseil citoyen. La première réunion n’a réuni « que » 20 personnes, mais elles ont pu longuement échanger sur les problèmes de leur cité, ce qui est déjà un bon début. Plein d’assurance, Sofiane (23 ans) est venu de Rilleux-la-Pape (banlieue lyonnaise) pour exprimer son point de vue : grosso modo, il faudrait que les jeunes de quartier prennent l’initiative de sortir de chez eux et que la police reste à sa place.

« S’il y avait une neutralité de la police, la tranquillité serait de mise. » Il accuse également la mairie de sa ville car elle a supprimé toutes les aides dont bénéficiaient les jeunes auparavant : réductions sur les voyages au ski, sorties pour aller voir des matchs de foot…

Comme le disait Yazid Kherfi en début de soirée, « le problème des jeunes c’est le problème des adultes ». Selon Moustapha, les adultes qui lui donnaient des conseils la nuit étaient « sous l’emprise de l’alcool », et même si « leurs discours ils étaient pas mal hein », cela montre bien qu’il y a un problème. Le forum a donc fait venir des professionnel.le.s tous.te.s issu.e.s de milieux différents afin d’échanger avec les jeunes. Stéphanie Lurgin, chef du service police municipale d’Amiens, a pris la parole en premier. Souhaitant se dédouaner, elle a d’abord rappelé que la police municipale et que la police nationale avaient des missions différentes.

Ainsi, la police municipale n’a pas le droit de faire de contrôle d’identité s’il n’y a pas infraction, par exemple. Elle a aussi soutenu que « la discrimination est des deux côtés » car, selon elle, certain.e.s sont discriminé.e.s à cause de leur couleur de peau, d’autres à cause de leur uniforme. Nous ne sommes pas sûr.e.s que la comparaison soit pertinente, mais bon. Aussi, la police municipale fournirait « deux fois plus d’efforts que les jeunes » en ce qui concerne la bonne entente. Pour témoigner de sa bonne foi, la policière a affirmé avoir pour doctrine d’emploi la proximité avec les habitants, ce qui veut dire peu de voiture et pas d’armement léthal, sauf le LBD.

Peut-être moins formelle, Djamel Attalah, chef d’équipe des médiateurs de nuit de Nanterre, a lui aussi sa « doctrine d’emploi » : être au plus près des jeunes grâce à des éléments de langage étudiés et faire de la prévention, surtout. François Gérard s’est ensuite saisi du micro. Chargé de développement social urbain Val-d’Oise Habitat, il a évoqué la difficulté de la mise en disposition de locaux.

Pour ce faire, il faut se réunir en association, on n’accorde pas de locaux à n’importe qui. Et se réunir en association, c’est ce qu’a fait Kelly Abbe, créatrice de Passer’Elles. Dans la même veine que Médiation Nomade, ses coéquipières et elle prennent leur camion pour aller dans les quartiers dits sensibles et faire le pari de la médiation exclusivement féminine. Elle aime le fait de pouvoir offrir aux jeunes hommes une vision féminine de la situation sans tomber dans des jeux de séduction, ce qui n’est jamais arrivé depuis ses débuts en été 2019.

Chose qu’on ne voit malheureusement que rarement, « La nuit nous appartient » a fait le choix de mettre la parole de jeunes de quartiers sur le même plan que la parole d’adultes professionnels, une décision aussi symbolique et importante qu’enrichissante.

Provoquer et libérer la parole : les ateliers participatifs

Une fois les prises de parole terminées, le public a lui aussi eu l’occasion de s’exprimer lors des ateliers participatifs. A l’inscription, il fallait faire un choix entre 3 ateliers : « Masculin, féminin, dehors la nuit a-t-elle un genre ? », « L’aménagement urbain est-il pensé pour la nuit ? », « Quel projet pour des nuits sans ennui ? ». L’autrice de ces lignes a opté pour le premier.

Pour lancer le débat, Ambre Elhadad, membre du centre Hubertine Auclert, a parlé de la place des femmes dans l’espace public la nuit. En 20 minutes, la chargée de l’accompagnement des collectivités territoriales a enchaîné des propos plus intéressants les uns que les autres. Selon ses études, le fait que les femmes ne soient pas présentes dans l’espace public la nuit est « la pointe immergée » de l’iceberg des inégalités de genre, du contrôle social, des violences sexistes et sexuelles et d’une politique de la ville pensée par et pour les hommes.

Contrairement aux hommes, les femmes doivent avoir une raison d’occuper l’espace public. C’est pour cela que les mères y sont surreprésentées et que les rares espaces pensés pour les femmes sont en vérité pensés pour les mamans (puisqu’elles sortent dans un but précis). Si l’on se concentre sur le monde de la nuit, la raison pour lesquelles les femmes sortent peu le soir est aussi historique. Autrefois, les seules femmes qui étaient autorisées à sortir de nuit étaient les travailleuses du sexe, d’où cette association entre « femme qui sort la nuit » et « pute ».

C’est cette même association qui inverse la culpabilité en cas de violence misogyne : « si tu sors le soir c’est que tu es une pute, donc si on t’a agressée c’est que tu l’as cherché ». La société va alors demander aux femmes de mettre en place des stratégies pour qu’elles se protègent, comme si leur intégrité physique et morale ne dépendait que d’elles. Toutes ces manœuvres reposent sur un stéréotype : l’espace public est dangereux, l’espace domestique un gage de sûreté. Pourtant, le nombre croissant de féminicides ne ment pas, lui.

Que pense le public – majoritairement féminin – de ce constat ? Après un petit temps d’hésitation, le public timide se détend et les langues se délient. Malheureusement, toutes celles qui ont pris la parole se reconnaissent dans cette description. Certaines mettent en place des stratégies pour rentrer saine et sauve quand elles travaillent de nuit, d’autres affirment se faire « emmerder » tous les soirs mais ne pas avoir peur pour autant, d’autres encore ont appris à apprivoiser leur peur. Mais dans tous les cas, le même schéma revient : qu’elles aient peur ou pas, on ne les laisse pas en paix.

Le temps passe trop vite pour qu’on ait le temps de mentionner des solutions mais, comme l’avait dit Ambre en début d’atelier, il serait judicieux qu’on repense la ville pour les femmes. Ne serait-ce qu’en commençant par mettre de la lumière à certains endroits, par exemple.

Bien organisé et intéressant tout du long, ce 4ème forum était très enrichissant. On a particulièrement apprécié le fait que tous les discours, toutes les expériences aient la même importance, qu’ils proviennent de jeunes de quartiers ou de professionnel.le.s adultes, en passant par les curieux qui passaient par-là. Dans le contexte actuel des rixes entre quartiers répétées, de morts, de passages à tabac, de féminicides en recrudescence, de violences policières etc, il est important que les jeunes concerné.e.s puissent s’exprimer librement et que tout le monde s’associe pour trouver des solutions. « En ces temps de troubles, je ne rêve que de rassembler » rappait Scylla, « La nuit nous appartient » partage le même rêve et y travaille sérieusement – ça se voit.

Sylsphée BERTILI

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