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Mercredi 5 septembre, il est 8h30. Je me dirige vers la gare RER de Saint-Denis pour aller au travail. Il y a du monde dans la rame. Le train de la ligne H en direction de la gare du Nord est bondé. Nous parvenons malgré tout à monter. Nous voilà serrés comme des sardines, coincés devant la porte. Je vois qu’il reste de l’espace dans le couloirs entre les places assises.

Rentrez chez vous. On ne peut plus vivre comme avant. On ne reconnaît plus notre pays

J’essaie de me retourner et je demande à une femme, avec le sourire : « Madame pouvez-vous avancer s’il vous plaît ? » Sa réponse, la colère dans la voix, est d’une violence inouïe. « Rentrez chez vous. On ne peut plus vivre comme avant. On ne reconnaît plus notre pays ». Humilié par cette réponse cinglante, je reste bouche bée. Je perds mes mots. Incapable de bouger. Je ne suis plus à l’âge où l’œil se mouille facilement, mais chez moi, cela part du cœur et dans la solitude. Dans ma tête, aucune idée ne me vient à l’esprit.

Je suis « sans papiers » et sans mots. Interdit de séjour, interdit de répondre, interdit.

Je reste sans mots alors que je passe ma vie à lire ceux des auteurs français pour apprendre à les manier en écrivant. J’ai l’impression que mon esprit se bloque comme un ordinateur dépassé par la masse de calculs. Je reste sous le choc. Je me suis retenu de ne pas riposter. Je suis « sans papiers » et sans mots. Interdit de séjour, interdit de répondre, interdit.

Le silence des passagers

Autour de moi, deux femmes ont pris ma défense, guère plus. Pourtant, tout le monde a entendu ses propos dits à voix haute en appuyant sur chacun des mots prononcés : « Rentrez chez vous. On ne peut plus vivre comme avant. On ne reconnaît plus notre pays ». J’attends impatiemment l’arrivée du train à gare du Nord pour descendre. Je ne baisse pas mon regard sur elle. Elle continue à chuchoter. A bord du train, les regards des autres passagers se tournent vers moi. Leur silence ne signifie pas qu’ils sont d’accord avec la dame mais quel est leur sentiment ? Certains doivent l’approuver. D’autres, peut-être la désapprouvent mais ils restent silencieux.

En arrivant au travail, les trois phrases brèves faites des quelques mots haineux se bousculent dans ma tête. L’image de cette femme qui pouvait avoir l’âge de ma mère ne s’efface pas. Je fais bonne figure devant mes collègues mais je me réfugie dans un coin pour essayer de comprendre le pourquoi de cette agression haineuse. Je me dis qu’à aucun moment j’ai dit ou fait quelque chose d’irrespectueux. J’étais sûr de moi. J’ai parlé avec respect, pas de tutoiement et j’ai insisté en ajoutant : « S’il vous plaît ».

Aujourd’hui, j’ai l’impression qu’elle attendait ce moment et que les trois petites phrases de haine étaient sur le bout de sa langue depuis longtemps. J’ai décidé de confier cette agression sur Twitter. Au bout de quelques minutes, mon message est partagé par des centaines de personnes, qui me réconfortent et m’encouragent ; des gens que je ne connais pas, que je n’ai jamais croisés.

Oui, je suis noir madame, et j’en suis fier

J’essaie de comprendre cette réplique aussi blessante. La seule et unique réponse que j’ai, c’est que je suis noir. Oui, je suis noir madame et j’en suis fier. Ce que j’ai vécu ce matin-là est le quotidien de milliers de personnes sans distinction de milieu social, de profession, qu’ils soient français, ou étrangers, travailleurs munis de papiers en règle ou sans papiers. Que sait-elle de moi cette femme ? Une seule chose : je suis noir.

Madame, je m’adresse à vous et d’autres comme vous. Si l’expérience à l’inconvénient de l’âge, elle a l’avantage du savoir. Remontons le cours de l’histoire. Lorsqu’on met des chaînes aux mains, des boulets aux pieds à des hommes et à des femmes pour les arracher de leur famille, de leur pays, de leur continent pour aller alimenter l’économie de l’autre côté de l’Atlantique ; quand on fait venir du Sénégal et d’ailleurs des soldats pour mener des guerres mondiales qui ne les concernent pas, on porte une responsabilité devant l’histoire. A l’époque, il était important il n’y ait pas de haine. La France était dans le besoin.

La grandeur et l’énergie d’une société se jugent à la faculté qu’elle a de faire respecter ses valeurs

Madame, la République française vaut mieux que le repli identitaire. Aujourd’hui, ce qui fait la force de la France c’est sa diversité culturelle. Madame, si vous êtes française, sachez que la grandeur et l’énergie d’une société se jugent à la faculté qu’elle a de faire respecter ses valeurs. Cette belle devise de la nation « Liberté, Égalité, Fraternité » demeurera toujours orpheline tant qu’une partie de la population souffrira d’un manque de liberté, de l’inégalité des chances et d’une fraternité défaillante. Gardez votre haine, ma colère va s’apaiser.

Kab NIANG

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