L’histoire que je vais vous raconter est l’histoire d’un jeune qui regrette ce qu’il a pu publier sur Internet par le passé. C’est une histoire assez banale, que l’on entend très souvent et on pourrait se demander pourquoi en parler ici. La raison est que cette histoire s’est déroulée dans les colonnes même du Bondy Blog et que ce jeune, c’est moi.

Comment obtenir de la considération quand on brûle nos lycées et nos drapeaux ?

Il y a maintenant 3 ans, j’ai publié un papier titré : « Comment obtenir de la considération quand on brûle nos lycées et nos drapeaux ? ». Je serais tenté de dire que ce papier parlait d’un blocus qui s’était déroulé dans mon ancien lycée mais il serait plus honnête de dire que ce papier parle plus de la vision que j’avais du monde social, des mouvements sociaux et de mon conservatisme passé.

Dans Une classe objet, texte de Pierre Bourdieu, le sociologue mort en 2002 écrit : « L’inconscient disait à peu près Durkheim, c’est l’histoire : il n’y a pas d’autres moyens de s’approprier complètement sa propre pensée du monde social que de reconstituer la genèse sociale des concepts, produits historiques des luttes historiques que l’amnésie de la genèse éternise et réifie ». Je vais tenter dans ce papier non pas de « reconstituer la genèse sociale des concepts », mais plutôt tenter d’analyser ce qui se joue dans ce que j’ai écrit.

Tout est factuellement vrai mais en même temps, tout est faux

Il faut dire qu’en relisant cet ancien papier je ne sais par où commencer tellement l’indécence de ce que j’ai écrit est partout, du titre à la conclusion. Je vais donc commencer par resituer les évènements. Rien de ce qui est dit dans cet article n’est faux, c’est factuellement vrai. Il est vrai que nous sortions de cours d’EPS, que nous (ma classe et moi-même) remontions la rue Turgot (IXº arrondissement) pour nous diriger vers le lycée (Jacques Decour, à Paris), que ce blocus était à la suite de la loi Travail et prenait place dans une multitude de protestations lycéennes. Il est vrai aussi que la porte a pris feu, etc.

Et en même temps, tout est faux, tout est théâtralisé. Tout est factuellement vrai et en même temps tout est faux, et cette fausseté réside dans la distorsion entre le récit que je me faisais de ma vie et du monde social et de la réalité de ce monde social.

Elle réside dans la manière dont je me dépeins comme lycéen martyr qui rate une journée de cours à cause de ces blocus, avec des phrases telles que : « Ma priorité n’était pas de manifester contre la loi travail, mais de me concentrer sur mes cours, de plus j’avais déjà raté plusieurs cours la semaine dernière. » Comme si toute la mobilisation contre la loi Travail était remise en cause si le petit Miguel n’allait pas en cours. Ou encore avec des phrases comme : « J’avais le pressentiment que ça allait durer longtemps […]  je suis [donc] allé au café avec quelques amis. Les tasses de café et de chocolat chaud qui s’empilaient ont confirmé mon pressentiment. » Pierre Bourdieu écrivait, toujours dans Une classe objet : « Le point de vue sur le monde social dépend de la hauteur sociale d’où il est pris », moi c’était depuis une terrasse de café, à travers une fenêtre et bien au chaud que je regardais de loin tout ce qui se passait.

Renversement des valeurs et rhétorique conservatrice

Mais la chose qui, selon moi, concentre en son sein les mécanismes les plus conservateurs de mon discours est bien la conclusion. Autrement dit, la manière dont je mets en relation les faits que je relate – avec toute une force théâtrale – et les conclusions que je tire de ces faits. On retrouve les mêmes mécanismes dans la manière de disqualifier le mouvement des gilets jaunes et les mouvements sociaux en général.

C’est ce renversement des échelles de valeurs que l’on trouve dans des phrases comme : « Les quelques minutes qui auraient pu faire en sorte de sauver la porte, vieille de deux siècles, des flammes sont écoulées. […] Le feu prend une ampleur telle que le drapeau français qui était en hauteur s’enflamme aussi. Les flammes embrasent mon cœur, je brûle de colère. » Les voilà, les relents les plus conservateurs de mon article. Ce qui doit provoquer l’indignation est complètement renversé.

Ce qui doit indigner, ce qui aurait dû m’indigner à l’époque, ce n’est pas tant la porte d’un lycée parisien qui brûle mais plutôt la mise en place d’une loi qui fragilise les protections salariales et les conditions des salariées les plus précaires. Et encore aujourd’hui, on retrouve à de nombreuses reprises ces mécanismes de renversement lorsqu’il est question des gilets jaunes dans les médias. On est face à un mouvement en colère, dont les membres vivent dans une grande précarité et cela depuis des années, et le niveau de violence dont les gilets jaunes sont victimes est aussi dans le fait qu’en plus d’un acharnement économique et social il y a tout un dispositif social qui fait que les personnes pauvres/précaires n’ont jamais accès au champ du discours, n’ont jamais accès à la parole publique. Parole publique qui leur a toujours été refusée. Notre société est construite d’une telle manière qu’ils sont silenciés, invisibilisés, ostracisés. Et pourtant ce qui inquiète les chaines d’infos en continu et le gouvernement, ce sont les pavés lancés sur la vitrine du Chanel des Champs-Élysées, il est clair ici qu’il y a un renversement. Le lancer de pavé n’est qu’une réponse à tout ce cycle de violence dont les personnes pauvres sont victimes.

Parler des causes et non des conséquences

Dans mon texte, on peut lire : « Sentiments étrange, comme si nous étions dans un autre pays. La porte qui était normalement d’un marron clair est devenue noir charbon. Ce noir que l’on porte durant les enterrements, que l’on pleure. C’est un peu la mort de cette jeunesse dont je fais partie […] », comme si la jeunesse est en péril parce qu’une porte d’un lycée parisien a brûlé (on ne parle ici que de bien matériel)… Dans le discours sur le gilet jaune, c’est l’État tout entier qui est mis en péril par les casses qui peuvent avoir lieu durant les manifestations. On voit bien ici qu’il n’y aucun corollaire entre la porte qui brûle et la jeunesse française, pareil entre les gilets jaunes qui peuvent en venir à casser des vitrines et l’État français en péril. La sélection à l’université et le système scolaire qui fonctionne par l’élimination systématique des élèves des classes populaires – comme l’a démontré Pierre Bourdieu dans Les Héritiers – mettent plus en péril la jeunesse que la porte du lycée Jacques Decour qui prend feu.

Pour aller plus loin encore, le Bondy Blog est né dans la lutte et dans une volonté de casser avec le discours ambiant quand il était question des révoltes des quartiers populaires de 2005, avec la manière dont les médias français ont occulté la mort de deux jeunes, Zyed et Bouna. Il était question dans les médias français à l’époque de parler de quelques voitures qui brûlaient dans les quartiers et non pas de la cause de ces révoltes : la mort de deux jeunes, ici aussi on peut voir un renversement.

L’indécence de mon article repose aussi dans le fait que j’ai utilisé les mêmes mécanismes de discours et de rhétorique contre lesquelles le BB a lutté et s’est inscrit en opposition. À l’époque de l’écriture de ce papier, je pensais que je relatais mon expérience, que je racontais l’expérience d’un lycéen vivant un blocus. Il est vrai que ce n’est pas anodin de voir la porte de son lycée brûlé (on peut tout de même se demander s’il est pertinent d’en faire un article) mais il est clair à la lecture de ce papier que ce n’est pas de cela dont il est question, il suffit de lire les phrases que j’ai citées en amont ou bien l’article lui-même. Si mon article de l’époque est le récit d’un lycéen qui vit un blocus, il est celui d’un lycéen conservateur, d’un lycéen de droite.

Miguel SHEMA

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