Je suis Rocky. Rocky le pitbull. Je n’aime pas mon nom, mais je n’y peux rien. Quand on m’appelle je ne réponds pas, je fais de la résistance. J’aurais voulu m’appeler Oscar ou César. Les autres se moquent de moi et m’appellent Rambo ou Oncle Ben. Qu’ils sont bêtes ! J’habite en banlieue chez les parents de Johnny. Ils me tolèrent à peine et menacent de me jeter dehors. Alors Johnny s’énerve et menace de ne plus les voir. Et moi je vis dans la peur de me retrouver un jour à la SPA. Mon moment préféré, c’est le soir, quand il se met sur son lit pour réviser ses cours de psycho. On reste ensemble, en silence. On se comprend sans rien se dire. Et là toutes mes angoisses disparaissent.

Je ne suis pas dupe. Au début, il m’a choisi pour se donner une certaine consistance face à ses copains, au quartier et au monde entier. Mais peu à peu, on s’est attaché l’un à l’autre. Johnny a plein de copains. Certains portent des joggings, pourtant ils ne font pas de sport. Il les voit parfois dans les halls d’entrée. Ils ne font rien de mal, c’est juste qu’ils n’ont pas toujours les moyens de sortir prendre un verre. Les voisins les regardent mal et prennent peur.

Sortir ? J’adore, mais ici ça me déprime. Les murs sont pleins de tags immondes. La pelouse fait pitié à voir. Les fleurs, n’en parlons pas. Elles se décomposent tel un cadavre. Moi je voudrais sortir et gambader au jardin du Luxembourg. Admirer le paysage ! Humer les belles fleurs ! C’est mon kiff. Mais, je fais peur. Les gens me regardent avec effroi et se détournent ouvertement de mon chemin. Oh ! Je les comprends. Vous avez vu ma gueule ? Elle est carrément affreuse. Que dis-je horrible ! Avec le temps je m’habitue et fais semblant de ne rien voir. Que faire ? Une chirurgie esthétique ? Vous n’y pensez pas ? Mon maître, c’est pas Rothschild.

Je me surprends à rêver qu’un jour mon maître gagne au Loto et m’offre une nouvelle gueule, une nouvelle vie. Mais cet imbécile ne joue jamais pas. Ou sinon appartenir à une star pour avoir une vie de rêve. Mais surtout pas Paris Hilton ! Elle est trop blonde et elle m’exaspère. Je préfère les brunes qui ont du chien. Moi, je me verrai bien avec Jennifer Lopez ou Monica Belluci. Mais Johnny me manquerait trop. De toute façon, je n’ai aucune chance, les stars préfèrent les petits chiens tout mignons qu’elles peuvent porter dans leur petit sac Gucci.

Je l’aime bien Johnny. Même s’il me nourrit avec des boîtes achetées au discount du coin, alors que moi je rêve de Purina one ou de Royal canin. Oui, j’ai des goûts de luxe. Et alors ! Oui, je sais, on pourrait me traiter de chien ingrat qui n’aime pas sa banlieue. Mais moi j’aime mon quartier. C’est juste que je préférerais le voir bordé de belles pelouses bien garnies, de fleurs brillantes et parfumées, de beaux murs tout propres.

On a bien le droit de rêver, non ?

Tassadit Mansouri

Tassadit Mansouri

Articles liés

  • L’urgence d’apprendre à nager en Seine-Saint-Denis

    Dans le cadre de l'opération "savoir-nager", quatre bassins éphémères vont se relayer tout l'été dans différentes communes de Seine-Saint-Denis pour enseigner la natation dans le département le plus carencé en infrastructure, où un élève sur deux ne sait pas nager en entrant au collège. Reportage.

    Par Meline Escrihuela
    Le 28/07/2021
  • La solidarité sur tous les champs à Villetaneuse

    #BestofBB À Villetaneuse, les générations se mêlent autour des potagers solidaires et du cinéma. L'association l'Autre champ et le collectif du Ver Galant organisent des distributions de fruits et légumes, des ateliers jardinages, des séances de cinéma pour faire éclore le lien social dans cette période de pandémie. Reportage.

    Par Eva Fontenelle
    Le 27/07/2021
  • Des jeunes surendettés à cause des amendes du couvre-feu dans les quartiers

    Des familles entières se retrouvent endettées à cause de salves de contraventions liées aux mesures sanitaires. Des associations dénoncent un « phénomène d’ampleur grandissante » et « une application disproportionnée et discriminatoire des mesures ». Une enquête en partenariat avec Mediapart.

    Par Anissa Rami
    Le 26/07/2021