En week-end à Bruxelles, pour rendre visite à une amie, Rose prend comme tous ces jeunes gens de nos jours qui voyagent constamment un train à la Gare du Nord. A son retour à Paris, Rose est contrôlée. S’ensuivent plus de huit heures passées au commissariat et son placement au centre de rétention pour femmes, à Paris.

Rose est somalienne. Quand la guerre civile éclate en Somalie, ses deux parents décèdent. Elle a deux ans. Recueillis par sa grand-mère avec son frère, ils fuient vers Djibouti avec de nombreux autres somaliens en quête de territoire en paix. Ils vivront dans un camp humanitaire pendant plusieurs années avant de pouvoir posséder une petite maison. Le frère de Rose décède adolescent de la tuberculose.

Sa grand-mère lui donnera tout, jusqu’à ses dernières économies quelques temps avant sa mort pour que sa petite fille puisse se payer les services d’un passeur pour tenter de rejoindre l’Europe.

Rose entreprend alors ce voyage périlleux. Elle a 15 ans quand elle foule le territoire français pour la première fois.

L’adolescente sera suivie par l’aide sociale à l’enfance jusqu’à ses 21 ans. Elle demandera une protection au titre de l’asile qui lui sera refusé, elle n’aura pas le courage de faire appel de la décision, trop bouleversée par le fait de devoir raconter à nouveau son histoire et d’être jugée. « On me posait des questions sur la Somalie auxquelles j’étais incapable de répondre, se souvient-elle. Alors je répétais, impuissante : ‘mais j’avais deux ans quand j’ai quitté la Somalie !’ »

Les charmes de l’administration française

A sa majorité, elle obtient une carte de séjour, suit des études, travaille dans des boutiques de fringues et enchaîne des petits boulots dans les écoles pour la mairie de Paris. Elle a connu plusieurs foyers. Aujourd’hui, elle vit chez une dame qui a bien voulu lui donner un toit. Mais elle dort souvent chez une amie aussi : « J’essaye de ne pas être un poids pour les autres alors j’alterne les endroits où je dors ».

Malgré un parcours de vie hors du commun, Rose se construit une vie équilibrée avec ses amis et construit des projets professionnels. Pour les réaliser, elle décide de demander la nationalité française. La préfecture lui demande en conséquence de présenter un passeport et de légaliser ses documents d’état-civil. Seule l’ambassade dont elle a la nationalité peut lui réaliser cela. C’est là que les méandres administratifs vont bouleverser ses projets.

L’ambassade de Somalie n’existe pas, il y a bien des murs à Paris mais aucun service effectif ne fonctionne à l’intérieur. Elle tentera de l’expliquer à la préfecture de Paris mais rien n’y fait : « Il y a une adresse, pour nous il y a une ambassade ». Rose décide alors de demander la nationalité à Djibouti, pays dans lequel elle a vécu de nombreuses années afin d’obtenir un passeport. Elle l’obtient.

Pensant son problème résolu, Rose retourne à la préfecture. Mais on lui retire sa carte de séjour. La date de naissance qui figure sur son nouveau passeport n’est pas la même que sur ces documents somaliens. Elle devient alors une étrangère fraudeuse aux yeux de l’administration. Sans papiers, elle décide d’écrire au préfet pour lui expliquer sa démarche. Une seule réponse lui sera faite : demander à l’ambassade de Somalie de modifier son acte d’état civil. Les explications de Rose ne sont pas entendues.

J’ai vite compris que j’avais des armes

Deux ans sans carte de séjour et tous ses projets sont bloqués. Sans oublier l’épée de Damoclès d’un contrôle qui peut arriver à tout moment. Malgré cela, Rose continue de vivre à minima. Jusqu’à ce fameux contrôle d’identité : les menottes, le placement en rétention, l’incompréhension, la peur d’être renvoyée dans un pays qu’elle ne connaît pas. Rose passera deux jours à pleurer. Mais elle trouvera la force de soutenir les autres femmes retenues : « J’ai vite compris qu’au moins j’avais des armes, je parle français et anglais, j’ai des amis qui me soutiennent et je comprends les rouages de l’administration. Je n’avais qu’une idée en tête : apporter toutes les preuves de ma vie en France et les montrer ».

Un recours devant le tribunal administratif introduit par l’Assfam (l’Association service social familial migrants) lui permettra d’être libérée. Le magistrat, sans doute lui aussi alerté par l’absurdité de sa situation, ordonnera au préfet la délivrance d’une autorisation provisoire de séjour en attendant que l’administration statue à nouveau sur son dossier et prononce sa libération. Pourtant, Rose garde un souvenir amer de cette audience. Malgré un dossier solide, les deux seuls questions posées par le magistrat laissent pantois. Question 1 : « Parlez-vous français ? » Question 2 : « De quelle confession êtes vous ? »

Quelques jours plus tard, Rose se rend à la préfecture du 1er arrondissement pour demander à ce qu’on lui délivre cette autorisation provisoire de séjour. Elle est immédiatement renvoyée vers un autre bureau dans le 14ème arrondissement. Le parcours infernal continue. En terminant cet entretien, Rose demandera des nouvelles de chacune des retenues présentes en même temps qu’elle au centre. Elle constate tristement : « Chacune des filles traîne une fragilité qui l’a conduit à être en rétention. » Rose conclut ce regard dans son rétroviseur personnel. « Vous savez, j’ai vécu deux choses difficiles dans la vie : la mort de mes proches et mon placement en rétention ».

Barbara ALLIX

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