Ryadh Sallem a une vie et un agenda de fou. Une interview sur la terrasse de Séquence Clé Production, l’entreprise adaptée dont il est directeur associé, employant 80% de personnes handicapées, basée dans une pépinière d’entreprise du 15ème arrondissement de Paris, lui permet de se poser une petite heure dans la canicule ambiante de cet été 2015. Les moments de temps libres sont fugaces entre son travail à Séquence Clé, son association Cap sport art aventure amitié (Capsaaa), les diverses instances nationales et parisiennes dans lesquelles il siège, ses activités paralympiques en équipe de France de rugby et son investissement personnel pour que Paris et la France remportent l’organisation des Jeux Olympiques d’été en 2024.
« Cette fois-ci, au contraire de 2005 quand on a perdu les JO 2012, je le sens très bien. Le mouvement sportif est bien associé et on a de sacrés arguments… Imaginez la salle d’escrime sous la verrière monumentale du Grand Palais, l’équitation à Versailles etc, etc. Et puis chaque fois que la France a eu les jeux, il y a eu un avant et un après. Le spectacle de la cérémonie d’ouverture des JO d’Albertville par exemple était totalement novateur… Et pour cette candidature, on est prêt ! »
Atlanta en 1996, Sydney en 2000, Athènes en 2004 au sein de l’équipe de France de basket fauteuil puis Londres 2012 en rugby fauteuil, avec quatre olympiades à son actif, Ryadh Sallem maîtrise forcément son sujet. Être sportif de haut de niveau devrait suffire à combler son agenda. Mais non… Hyperactif, il collabore aussi à des publications, co-dirige l’ouvrage Handicap : affectivité, sexualité et dignité, parcourt les festivals et se démène pour faire connaître le Defistival qu’il a aussi créé.
Sacrée revanche d’adulte sur la vie d’enfant et d’adolescent qu’il a passé en grande partie sur un lit d’hôpital à cause de la Thalidomide, un médicament anti nauséeux responsable de la malformation de près 12.000 enfants à travers le monde. Ryadh Sallem naît à Monastir en Tunisie en 1970. Face à sa maladie, son grand-père persuade sa famille de l’envoyer en France pour y être soigné. Dès l’âge de deux ans, il devient pensionnaire du centre de rééducation fonctionnelle de Saint-Fargeau, en région parisienne et il vit séparé de sa famille. Il y reste seize ans et subit de multiples opérations. Le sport l’aide à en sortir et s’en sortir au point de devenir champion dans les disciplines qu’il choisit.
Enraciné désormais dans le Val-de-Marne, à Vitry-sur-Seine, à l’endroit même où sa famille est venue s’installer pour le rejoindre, Ryadh Sallem n’oublie pas pour autant la Tunisie. « J’ai été très touché par les récents attentats terroristes, notamment celui sur la plage à Sousse, non loin de là où je suis né. Si on a été capable de résister à la terreur le 11 janvier en descendant dans la rue en France, il faut que nous résistions aussi en continuant à partir en vacances là-bas pour soutenir le peuple tunisien et aider à relancer l’économie du pays… En tous cas, dès que je le pourrai, j’y retournerai ! » convainc l’athlète qui a conservé au dessus de son bureau, un panneau noir « Je suis Charlie » stigmate du traumatisme collectif des 7 et 9 janvier 2015.
« Engagez-vous ! en politique, dans une association…»
Le sport de haut niveau, l’engagement associatif et l’entrepreneuriat ne sont pas les seules cordes à son arc. Lors des dernières élections départementales, Ryadh Sallem s’est frotté à la politique avec le collectif citoyen La Fabrique à idées à Vitry-sur-Seine. « A l’époque, dans les années 80, on appelait la cité Balzac, Chicago. Il y avait des skinheads, des redskins… C’était très violent ! C’est plus calme aujourd’hui mais les problématiques sont différentes… »
Arpentant le terrain pour ces élections, il a certes vu une ville moins livrée à la violence mais le dialogue avec certains de ses jeunes l’a déçu. « A propos de notre projet politique, on souhaitait réellement associer la population et les jeunes en particulier. Mais on s’est heurté à « des murs ». C’était tellement pratique pour eux de répondre « tous les mêmes vous les politiques », sans même jeter un œil à notre programme, quand on leur proposait de venir travailler sur le projet avec nous. Je leur disais : « si quelqu’un de votre clan, de votre cité, se présente et que vous ne faites même pas l’effort de vous intéresser à ce qu’il propose, comment ce quartier va-t-il s’en sortir ?!! » »
Les discussions avec ces habitants qui lui assénaient « tous pourris ! » à chaque argument l’a dégoûté. Encore aujourd’hui, on sent que l’incompréhension mutuelle issue de cette campagne le taraude. « Ce pays m’a sauvé la vie. J’ai eu la chance d’être soigné ici et de m’en sortir. Les gamins de là-bas, en Tunisie, n’avaient pas cette chance. J’ai beaucoup de mal à comprendre le discours de victimisation permanente de ces jeunes-ci croisés au quartier. J’ai juste envie de leur crier Engagez-vous ! en politique, dans une association ou faites des maraudes pour ceux qui n’ont rien à manger comme d’autres le font… Mais bougez-vous plutôt que d’accuser les autres en permanence d’être les responsables de votre propre sort ! »
Agacé par certains mais pas par ses proches ou ses amis de toujours à Vitry qu’il ne déserte pas pour résider à une adresse plus bourgeoise à Paris alors qu’il en aurait la possibilité. Plusieurs clubs pros handisports lui auraient même offert des ponts d’or pour jouer à l’étranger, propositions alléchantes qu’il aurait déclinées. « Quand on commence à réussir, si on se barre tous de notre banlieue, quelle image on donne ! ». Car c’est en France et à Vitry-sur-Seine en particulier que Ryadh Sallem veut être utile et suer à grandes eaux sur les terrains de sport comme dans la société civile pour faire avancer les causes qu’il défend et les multiples projets de son parcours de vie qu’il mène à 100 à l’heure.
Sandrine Dionys

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