Avec son complice en écritures terrestres, l’abbé Philippe Asso, Sœur Emmanuelle avait planifié son immédiat après-mort. Voici que paraissent « Confessions d’une religieuse »*, ses mémoires posthumes, deux jours seulement après son inhumation à Callian, dans le Var. A ceux qui l’interrogeaient sur sa vie, elle répétait : « Attendez que je disparaisse, et vous en saurez plus. » Alors voilà : Sœur Emmanuelle, née Madeleine Cinquin, avait un corps. Et elle en souffrit. Les tourments du sexe – pardon d’être si direct, l’auteur l’est moins, elle appelle ça « l’aiguillon » – ne la quittèrent jamais. L’abeille pleine de vie qui l’avait piquée dans sa prime adolescence avait planté un délicieux parasite dans sa chair, dont elle ne put se débarrasser complètement. Et peut-être ne tenait-elle pas à s’en défaire.

Née en 1908 à Bruxelles de parents industriels dans le textile, Madeleine avait six ans lorsque son père mourut de noyade. Cette épreuve tragique guida ses pas d’enfant. On découvre un petit être révolté, rempli d’énergie, que sa mère, tout amour pour sa fille, parvient tant bien que mal à canaliser. L’amour qui l’entoure, elle le rendra dans ses habits de religieuse. Car c’est ce qu’elle veut devenir. Sa mère l’en dissuade, écrit une lettre en ce sens à la supérieure de la congrégation de Notre-Dame de Sion, à Paris. Mais ni sa mère ni la supérieure, qui voit arriver une belle jeune fille que son désir de plaire ne prédispose pas d’emblée au voile, n’ont raison de sa volonté.

Madeleine fuit la passion charnelle, elle recherche la paix des sens dans l’engagement religieux. Quête illusoire, mais elle écrit qu’à compter de son entrée dans le noviciat, elle ne se « masturba » plus. Elle avait rencontré cette satisfaction solitaire à l’âge de sa première communion, et, d’une confession à l’autre, elle y succombait. A l’école, elle s’était prise de passion pour le grec autant que pour celui le lui enseignait, « M. Fréson », un homme marié. Ce dernier éprouvait pour cette adolescente une passion égale, comprend-on. C’est elle, Madeleine, qui le « relança » à plusieurs reprises, mais un jour, il rompit cette relation « prof-élève » et plus jamais elle ne le vit. Elle le remerciera de cette rupture qui la libérait et qui, lui, l’empêchait de détruire son couple.

Madeleine se définit comme une « féministe » de son temps, c’est-à-dire d’avant la Seconde Guerre mondiale. Elle voulait être « libre ». Or, mariée à un homme, soumise à lui par la loi et la tradition de l’époque, elle ne l’aurait pas été. Mariée à Dieu, elle n’avait de compte à rendre qu’à Lui. Le choix de la future Sœur Emmanuelle fait penser à ces jeunes musulmanes d’aujourd’hui, qui, se réclamant du féminisme, disent vouloir porter le voile pour mieux gagner leur liberté sur les hommes : je porte un signe de Dieu, tu me respectes.

Mais la décision de Madeline la novice avait un triple prix : la pauvreté, l’obéissance, la chasteté. Des trois injonctions, la première, à laquelle elle aspirait profondément, désirant se mettre au service des pauvres, fut la moins contraignante – même si, comme elle s’en rendra compte dans les bidonvilles du Caire, sa pauvreté choisie était factice en regard de celle, affreusement réelle, des miséreux qu’elle secourut.

L’obéissance fut une autre paire de manches. Madeleine-Sœur Emmanuelle avait du tempérament, c’était une décideuse. Bien que sa vie fût dédiée aux autres, elle était égoïste et n’aimait pas partager les mérites de ses actions caritatives, ce dont elle se confesse dans de très belles pages. Quant à la chasteté, ce fut un combat dont elle sortie victorieuse. A Istanbul, où elle enseignait à de jeunes filles musulmanes et juives, elle révérait une sœur de la congrégation. Elle réussit à apaiser cette passion. Seule, elle aurait flanché. On s’aperçoit là du rôle primordial de la parole. Les sœurs se disent tout. Dès que le trouble apparaît, il faut le confier à une tierce, qui comprendra la confidente, la rassurera, lui redonnera la force d’accomplir la mission qu’elle s’est assignée.

Puis, dans une banlieue du Caire, par une nuit moite et chaude, le souvenir de « M. Fréson » s’est réveillé dans le corps de Madeleine, qui avait déjà l’âge d’une grand-mère. Sœur Emmanuelle décrit comme dans un roman cette irruption torride, ses membres se soulevant, se raidissant, appelant autant que rejetant la présence du mâle. Au matin, elle est en loques.

C’est auprès des chiffonniers du Caire, parmi cette humanité vivant dans les ordures, que Sœur Emmanuelle se réalise et popularisera son fameux « Yallah ! » (en avant !). Elle remuera ciel et terre, la terre surtout, pour obtenir des fonds. Tout est à faire : des écoles, des dispensaires. La typhoïde et la rougeole tuent les enfants. L’éducation est sa tâche prioritaire. Parlant arabe, elle vit au plus près des pauvres, coptes et musulmans, lesquels ne partagent pas la même religion mais perpétuent les mêmes « traditions » : jeunes filles excisées, femmes battues pour les rendre obéissantes, jeux de hasard entre amis qui se terminent en duels fratricides, ravages de l’alcool… Sœur Emmanuelle se bat, sans idéalisme niais, pour que les choses changent. Elle accomplit des miracles, de ceux dont un athée ne doute pas. En 1993, âgée de 84 ans, elle quitte l’Egypte, obéissant, cette fois, à sa congrégation, qui la rappelle en France. La retraite a sonné. L’œuvre demeure.

Antoine Menusier

*Sœur Emmanuelle, « Confessions d’une religieuse », Flammarion, 410 pages.

Antoine Menusier

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