Lundi 30 avril au matin, jour de rentrée au collège Michelet à Saint-Ouen. Les enseignants apprennent que l’un de leurs élèves de 3e est désormais sans domicile. « Il a trouvé un prétexte pour m’en parler, raconte Mehdi Ben Hamouda, son professeur de mathématiques. Il est venu me voir pour me dire qu’il risquait de ne pas pouvoir faire les exercices que j’avais donnés. Quand je lui ai demandé pourquoi, il a baissé la tête et m’a dit ‘on est à la rue’. Je n’en revenais pas”.

Si Djibril*, 15 ans, ne peut pas faire ses devoirs, c’est parce que depuis une semaine, lui, sa mère, Mme K., et ses deux petits frères âgés de 8 et 12 ans, n’ont plus de domicile suite à une expulsion. La décision a été prononcée par la justice en septembre 2017 suite à une dette locative de 2 000 euros que Mme K. n’a pu régler. Après notification fin janvier 2018, l’expulsion a eu lieu le mercredi 25 avril par les forces de l’ordre. « Depuis, j’ai contacté tout le monde : la mairie, les assistantes sociales, le 115… On m’a expliqué qu’il n’y avait pas de logement disponible et que trouver une solution allait prendre du temps », témoigne Mme K. Cette agent de sécurité incendie reconvertie poissonnière et employée en CDI dans un supermarché du 17ème arrondissement de Paris indique gagner environ 1 100€ par mois.

Traversée de l’Afrique et de la Méditerranée à 15 ans

Jusqu’à présent, le parcours de Djibril aura été celui du combattant. L’été dernier, le jeune garçon est venu en France, seul, de Côte d’Ivoire, sur sa propre initiative, pour retrouver sa mère. Il vivait à Abidjan avec sa grand-mère maternelle depuis sa naissance en 2002, année où Mme K. a quitté son mari et son pays pour venir en France à la recherche d’un meilleur avenir.

« Il est venu par la Méditerranée en passant par la Libye, nous explique sa mère. J’ai dû payer des passeurs« , précise-t-elle. Elle raconte des épreuves inimaginables pour un jeune garçon. « Il a fait de la prison en Libye et j’ai dû payer aussi pour qu’on le relâche« . Aujourd’hui, elle se réjouit de la présence de son fils. « Si c’était à refaire, je le referais, pourvu que mon fils soit, ici, avec moi. J’ai toujours travaillé et fait passer mes enfants avant moi. Mais là, je ne sais plus à quelle porte taper. »

« Je n’arrive pas à croire qu’en France en 2018, une famille puisse être à la rue comme ça »

Faute de logement d’urgence et sans autre possibilité d’hébergement, elle et ses trois enfants ont dû dormir dans un parc de Saint-Ouen ou dans une petite voiture prêtée par une amie. Mais « une mère ne dort pas quand ses enfants sont à la rue« , rappelle Mme K. À ses côtés, Djibril non plus n’a guère fermé l’œil. « Je n’ai pas le choix. Je dois essuyer les larmes de ma mère et de mes petits frères ». Une situation à laquelle il ne s’attendait pas. « En Afrique, quand on regarde la télé, on a l’impression que la France, c’est le luxe, que tout est facile, raconte-t-il. Mais quand on arrive ici, c’est autre chose ».

Le collège Michelet s’est mobilisé dès le lundi pour trouver une solution pour la famille de Djibril, contactant associations et institutions. « Il faut qu’on se serre les coudes et qu’on soit très réactifs, affirme Mehdi Ben Hamouda. Je n’arrive pas à croire qu’en France en 2018, une famille puisse être à la rue comme ça, » s’indigne-t-il.

Élève modèle

Scolarisé en cours d’année, Djibril est décrit comme un élève modèle. « Malgré son arrivée dans des conditions extrêmement difficiles, Djibril a réussi à s’adapter à une vitesse vraiment impressionnante », affirme l’un de ses enseignants. Ces derniers ont lancé une pétition en ligne pour exiger un relogement immédiat de toutes les familles dans cette situation et permettre la poursuite de la scolarité des enfants. « C’est un élève exemplaire sur tous les plans, détermination, politesse, présentation, confirme le CPE de l’établissement. Il est intéressé par le foot et le collège le soutient pour qu’il puisse s’entraîner avec le Red Star, le club de foot de Saint-Ouen ». Samira Lazzouni, assistante sociale du collège, renchérit : « C’est un élève d’une grande maturité, très respectueux, qui est venu en France dans l’optique de réussir sa scolarité. »

Le jeune garçon exprime lui-même sa motivation : « L’école, c’est très important, surtout à mon âge« . Son objectif immédiat : passer en seconde générale et poursuivre ses études, mais la situation l’interroge. « Je suis vraiment mal à l’aise. Parfois, je me dis que je vais arrêter d’aller à l’école. Je ne peux plus suivre les cours ». Ce mercredi matin, malgré les circonstances, Djibril est arrivé à l’heure en classe, nous apprend le CPE.

Le 115, une solution précaire

Lundi 30 avril au soir, un déblocage du fonds social du collège par la cheffe d’établissement a permis à la famille de dormir à l’hôtel pour une nuit à Saint-Ouen. « Nous suivons la situation de près, affirme l’inspection académique. C’est l’un des rôles de ces fonds sociaux que d’être utilisés, sur décision du chef d’établissement, pour apporter une aide sociale d’urgence dans une situation qui a un impact sur la scolarité des enfants« . Les établissements où sont scolarisés les trois enfants sont en contact pour gérer la situation, précise notre interlocuteur, et la Direction académique fait aussi un lien avec la préfecture.

Mardi 1er mai, des appels répétés au 115 ont enfin permis à la famille d’obtenir une nuit dans un hôtel à Chilly-Mazarin, dans l’Essonne, à plus de 30 km au sud de Saint-Ouen. Résultat : il faut à la mère de famille 1h45 pour amener ses enfants à l’école à Saint-Ouen. Par téléphone, Mme K. décrit une chambre d’hôtel où il n’y a « que des lits et un matelas au sol », sans autre commodité. Le lendemain, la famille a dû libérer la chambre à 11 heures. Mme K. commence le travail à 6 heures du matin. Depuis mercredi dernier, elle n’y est pas allée. « Pendant les vacances, je ne pouvais évidemment pas laisser mes enfants seuls. Mon employeur commence à me mettre la pression, souligne-t-elle. Il ne comprend pas ma situation. Je ne peux pas aller travailler dans cette situation mais désormais, je risque de perdre mon travail ». Contacté, son employeur n’a pas souhaité faire de commentaire.

« Les enseignants ne sont pas toujours au courant car les familles n’ont pas toujours envie d’en parler »

Informée tardivement des problèmes rencontrés par la famille, l’assistante sociale du collège Michelet de Saint-Ouen explique que toutes les structures pertinentes ont été sollicitées, mais que le traitement des dossiers demandera du temps. Travaillant sur deux établissements, à Saint-Ouen et l’Ile-Saint-Denis, elle affirme voir « très régulièrement » des situations comme celle de Mme K. et de ses enfants. « Sur les deux établissements scolaires où je travaille, une vingtaine de familles vivent dans des hôtel, mais les enseignants ne sont pas toujours au courant car les familles n’ont pas toujours envie d’en parler ».

En attendant, c’est le 115 qui se charge de trouver un hébergement d’urgence à la famille. La tâche n’est pas facile, comme l’indique Gérard Barbier, président du réseau Interlogement 93 en charge du 115 dans le département. « La situation se dégrade, nous avons perdu des places d’hébergement avec la fermeture du plan hivernal », déplore-t-il. Ce mercredi 2 mai, une semaine après son expulsion, la famille a pu obtenir un hébergement d’urgence dans un hôtel à Nanterre. Pour une semaine. Et après ? Un parcours du combattant reste à prévoir pour Mme K. et ses trois enfants.

Sarah SMAÏL

Une cagnotte a été mise en place pour venir en aide à la famille audonienne : https://www.paypal.me/pools/c/84e5PQzEPW

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