[LES BÂTISSEURS] Le Bondy Blog est allé à la rencontre de Salima Maloufi-Talhi, responsable de la French Tech Diversité, dont le programme est lancé ce jeudi 2 mars 2017. Objectif : diversifier le profil des entrepreneurs de la French Tech. Deux millions d’euros vont être mobilisés pour ce programme qui va sélectionner dans les prochains mois 35 projets entrepreneuriaux. Entretien.

Le Bondy Blog : Qui êtes-vous Salima Maloufi-Talhi ? 

Salima Maloufi-Talhi : Je suis née en France dans les années 80 et j’ai grandi à Alger. Je suis revenue dans les années 90, plus précisément dans le Sud-Ouest de la France. J’ai un parcours universitaire de droit public classique, puis un master en Marketing / RH. J’ai eu la chance d’être recrutée et formée par Alexandra Palt l’une des pionnières de la diversité en France. J’ai appris grâce à elle que, pour faire avancer la diversité, il faut une méthodologie rigoureuse et une vision business. J’ai ensuite poursuivi le métier de consultante diversité dans un autre cabinet, avant de m’envoler pour Londres. Pendant mon parcours, je me suis laissée tenter 2 fois par l’entrepreneuriat, je n’y ai pas forcément trouvé ma place par le passé mais je me laisse l’occasion d’un nouveau déclic plus tard. J’en connais bien les enjeux maintenant et j’en ai retenu une chose principale : avoir une idée c’est bien mais il faut également une vision et un encadrement soutenu pour réussir. C’est pour cela que je fais ce métier aujourd’hui : soutenir les entrepreneurs pour leur permettre de réussir. Je suis rentrée de Londres en 2016 pour rejoindre la French Tech en tant que responsable du programme French Tech Diversité.

Le Bondy Blog : Quels sont les objectifs de l’initiative publique French Tech ?

Salima Maloufi-Talhi : L’initiative French Tech est une politique gouvernementale qui soutient l’écosystème des startups françaises en France et à l’international et où ce sont les entrepreneurs qui portent les projets. Nous ne créons pas de nouvelles structures, nous préférons fédérer les acteurs en présence autour des actions. Nous n’avons pas la prétention ou l’ambition de recréer ce qui est déjà fait pour la diversité : beaucoup de choses existent déjà et notre plus-value est de connecter les personnes et leurs actions et de leur donner de la visibilité.

Le Bondy Blog : Quels sont les objectifs du programme French Tech Diversité?

Salima Maloufi-Talhi : Favoriser l’hétérogénéité et la richesse des profils des entrepreneurs. Si je schématise, aujourd’hui, plus de 80% des entrepreneurs sont des hommes de moins de 30 ans issus de grandes écoles d’ingénieur et de commerce. Mon but au sein de la French Tech est d’aider à en diversifier socialement le paysage pour avoir un impact culturel, que l’écosystème se repense, qu’il se demande ce qui lui est indispensable ou non. Cela commence par identifier des entrepreneurs et des viviers de talents à côté desquels nous passons constamment, puis par travailler en lien avec l’environnement, au-delà du programme, pour trouver comment avoir plus de diversité. Il y a une vraie conduite du changement à mener pour une culture inclusive et ouverte à la diversité.

Le Bondy Blog : Qu’appelez-vous  « diversité sociale » ? 

Salima Maloufi-Talhi : Chaque année il y a un événement de startups à Las Vegas qui s’appelle le CES. On a constaté que plus de 80% des startups présentes chaque année ont au moins un fondateur ayant fait une grande école. La diversité sociale passe notamment par là : les personnes qui sortent des grandes écoles ne représente pas 80% des diplômés. Il y a une multitude de formations, c’est dommage que l’on ne retrouve pas les personnes qui en sont issues, d’autant plus qu’il n’y a pas besoin d’un diplôme pour être entrepreneur. Pour le programme, nous parlons de la diversité sociale comme d’un public cible d’une politique diversité. Qui dit politique diversité dit que cela doit être défini selon des critères objectifs. C’est ce qui a été fait par l’équipe avec l’appui de nos partenaires fondateurs du programme.

Le Bondy Blog : Quand vous parlez de diversité vous ne parlez donc pas de diversité ethnique ? Pourtant tout le monde s’accorde à dire que cela manque cruellement.

Salima Maloufi-Talhi : En l’état actuel des choses, le droit français ne nous permet pas de le faire. Il est interdit de qualifier des bénéficiaires sur leur origine ethnique qu’elle soit vraie ou supposée. Au sein de la French Tech, nous souhaitions lancer un programme pragmatique, il fallait donc mettre en place des critères objectifs pour pouvoir l’évaluer. Avec la diversité sociale, nous pouvons identifier des critères objectifs, des bénéficiaires et évaluer notre action sur la durée.

Le Bondy Blog : Pourquoi la nécessité d’un programme French Tech Diversité ? N’était-il pas possible de l’inclure dans la French Tech classique ?

Salima Maloufi-Talhi : La French Tech est le nom de la communauté des startups françaises, une marque collective que chacun des acteurs de cet écosystème peut arborer s’il le souhaite, il n’y a pas de sélection ou d’adoubement à l’entrée ! Nous faisons le constat d’une homogénéité forte et c’est pourquoi nous essayons d’apporter des outils pour corriger cet état de fait autant que possible. Ce programme est donc unique car nous sommes convaincus qu’il fallait avoir une action positive dans le sourcing des candidats et mettre de vrais moyens en face pour les aider à réussir.

Le Bondy Blog : Comment le programme French Tech Diversité peut-il permettre à cette diversité d’exister?  

Salima Maloufi-Talhi : Tout d’abord, nous allons mettre des moyens financiers à disposition de ces entrepreneurs pour les aider à réussir : 2 millions d’euros. Nous allons aller chercher les entrepreneurs là où ils sont, à travers nos partenaires, pour les inciter et les soutenir dans leur projet entrepreneurial. Nous sommes dans la proactivité et non dans la passivité pour leur montrer qu’ils ne doivent pas s’autocensurer et qu’ils doivent postuler à ce programme. Nous avons créé des pools de rôles modèles et d’ambassadeurs grâce à nos réseaux partenaires, qui sont eux mêmes entrepreneurs et qui ont des parcours ou des origines diverses pour permettre de lever cette autocensure. Nos entrepreneurs pourront se projeter à minima dans une personne qui leur ressemble ou qui a peut-être créé la même activité. On peut citer la participation de Jean-Daniel Guyot, directeur international et fondateur de Trainline, Raodath Aminou, fondatrice d’Optimiam, ou encore Hadj Khelil « Big Tonton » chez Big Mama. Enfin, la French Tech est un réseau constitué de milliers de startups et startuppers français ; l’idée c’est bien sûr d’intégrer ces nouveaux arrivants à tous les évènements de l’écosystème et qu’ils se créent leur réseau.

Le Bondy Blog : Quels en sont les critères de sélection ?

Salima Maloufi-Talhi : Aucun critère d’âge, de formation ou diplôme n’est demandé. Les porteurs de projets devront être des entrepreneurs physiques ou de jeunes entreprises. Pour être éligible, les porteurs de projet devront habiter un quartier politique de la ville, être étudiant sur critères sociaux, bénéficiaire de minimas sociaux, ou avoir un projet issu d’un milieu social et culturel parmi les moins favorisés. Le projet doit obligatoirement comporter une innovation liée au numérique. L’évaluation sera faite de manière classique par des professionnels dont c’est le métier, par exemple nos incubateurs partenaires. Elle sera faite sur des critères objectifs et transparents. J’insiste sur le fait de ne surtout pas s’autocensurer. Il faut postuler et tenter sa chance, il faut faire de ses différences, en terme de parcours, une force, en les valorisant. L’appel à candidatures prendra effet le 10 mars, la date limite pour postuler est fixée au 17 avril 2017. L’entrée en incubation des startups se déroulera en juin 2017, une évaluation aura lieu à la mi-parcours et l’incubation prendra fin en mai 2018.

Le Bondy Blog : De quels moyens financiers concrets ce programme French Tech Diversité va t-il être doté ? S’agit-il de nouveaux moyens débloqués ou d’une réallocation de moyens déjà existants par ailleurs ?

Salima Maloufi-Talhi : Nous sommes financés par le Programme d’Investissement d’Avenir. L’ambition est que le programme soit pluriannuel et national. Pour l’instant, l’expérimentation se fera en Ile-de-France. Nous allons pouvoir accompagner 35 startups avec une aide financière, un hébergement en incubateur et un accompagnement individuel et collectif pendant un an. Le budget alloué, 2 millions d’euros, se répartira de la manière suivante : 45 000 euros par startup (frais personnels liés au projet dans la limite de 20 000 euros et frais externes dans la limité de 25 000 euros) et un hébergement en incubateur dont le coût est de 12 000 euros chacun. Les projets sélectionnés bénéficieront d’un programme d’accompagnement, d’un mentorat de la part d’un entrepreneur vivant en France et de conseils de la part d’un entrepreneur installé à l’international issu d’un French Tech Hub. Dès maintenant, un travail est mis en place avec les partenaires en région pour un déploiement plus large du programme.

Le Bondy Blog : 21% de femmes dans la French Tech à Paris aujourd’hui, moins de 10% au niveau national. Ce programme a sûrement pour ambition d’améliorer ce chiffre. A l’approche du 8 mars, journée des femmes, pourriez-vous nous dire comment précisément et quel est l’objectif d’ici à un an par exemple ?

Salima Maloufi-Talhi : Nous espérons bien évidemment que ce programme participe à améliorer ce chiffre. Dans la diversité sociale nous comptons fortement sur les femmes et nous souhaitons tendre au maximum vers la parité femmes / hommes dans l’intégration des nouveaux startuppers. Nous sommes profondément convaincus qu’il faut plus de femmes car nous passons à côté d’une niche de talents. Les femmes n’entreprennent pas comme les hommes, nous perdons donc en richesse d’entreprises. Pour un vrai impact sur l’écosystème c’est une conduite de changement qu’il faut mener sur du long terme. Nous ne pouvons ni imposer, ni décréter. Cependant nous accompagnons actuellement l’écosystème dans ce changement pour obtenir des résultats à long terme. Mesdames, vous êtes nécessaires et bienvenues.

Jihane HERIZI

Crédit photo : Frédéric BERGEAU

Pour candidater au programme, rendez-vous dès aujourd’hui sur le site de la French Tech !

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