Le salon du Bourget est l’un des plus importants salons d’armement au monde. Parmi les exposants présents, de nombreuses entreprises vendent des armes qui vont servir à tuer ou à réprimer des civils. Certaines sont israéliennes et françaises. Pour le collectif “la guerre à la guerre”, l’urgence est de dénoncer ce marché de l’armement dont la France est l’un des principaux acteurs. Mais aussi mettre en lumière l’impact direct des guerres sur nos vies. Interview.
Comment s’est formé le collectif la guerre à la guerre ?
Depuis un an, il y a eu une volonté de plusieurs organisations de se réunir pour être plus fort, plus offensif face à la guerre en Palestine. Et donc de trouver une prise dans la lutte de libération du peuple palestinien. Plus généralement, pour pouvoir porter un discours contre le militarisme qu’on voyait grandir et s’intensifier, on s’est réuni avec plusieurs organisations comme Urgence Palestine, Tsedek, Stop armée Israël.
On a essayé de réfléchir sur ce qu’on pourrait faire comme première mobilisation. Et cette question du Salon du Bourget nous est paru assez symbolique et symptomatique de ce qu’on cherche à dénoncer, à savoir une sorte d’articulation entre le rapport de la guerre, du capitalisme et des États impérialistes.
On trouve que c’est la pointe visible de l’iceberg qui donnera l’occasion de dénoncer ce processus impérialiste, colonial auquel la France participe activement. Que ce soit en Palestine ou plus globalement dans d’autres endroits du monde avec des interventions multiples et plus historiquement, comme un moyen qui a aidé la France de se développer dans son opulence.
Le salon du Bourget accueille des exposants fabriquant des armes qui pourraient tuer ou réprimer des populations civiles. Quel est votre regard sur la position de l’État français par rapport à ça ?
On pense que l’État français cherche à redorer son blason en se positionnant sur le commerce des armes, puisqu’il faut savoir que la France est le deuxième exportateur d’armes au monde. Ce salon est une façon d’asseoir sa spécificité ou son excellence dans ce commerce très spécifique. La position de la “guerre à la guerre”, est de considérer que de toute façon, les armes qui sont soit disant défensives deviennent toujours offensives.
Déjà cette distinction entre les armes létales, les armes offensives et défensives, nous paraît hypocrite. Et même pour les entreprises d’armement présentes au salon du Bourget, cette distinction n’a pas beaucoup de sens, puisque le gouvernement français avait demandé à Israël de ne pas vendre d’armes offensives. Les stands israéliens ont refusé car ils ont préféré ne pas vendre d’armes du tout.
On se bat aussi contre l’exportation des armes qui contribuent au génocide, et souvent la réponse du ministre est la même depuis deux ans : il s’agit d’armes qui aident Israël à se défendre. Ou alors ces armes vont favoriser la réexportation, pour ne faire que transiter. On sait très bien que les armes sont produites pour tuer, donc cette distinction nous paraît relativement factice.
Les industries de l’armement produisent souvent pour agir à l’étranger et dans les répressions qu’on connaît ici en France
Les industries de l’armement sont souvent des entreprises dual dans le sens où elles produisent à la fois des armes qui seront utilisées dans les conflits, la répression des mouvements sociaux et des quartiers populaires. Il existe une critique de l’armement et de la militarisation, et ça me semble très important de mettre dès le début autour de la table des organisations comme la marche des solidarités ou le CSP 75. En tout cas des organisations qui luttent contre les déportations et le racisme. Notamment parce qu’on pense que c’est le revers de la même médaille, et parce que concrètement les industries de l’armement produisent souvent pour agir à l’étranger et dans les répressions qu’on connaît ici en France.
On trouvait que c’était très révélateur de ce qu’on appelle le continuum colonial, puisque cette expression consiste à la fois à réfléchir à la machine de guerre et celle de sécurité intérieure. Autant on peut le comprendre en tant que dispositifs qui sont mis en place pour réprimer. Mais on peut aussi l’appréhender en termes d’industrie de l’armement. C’est un autre endroit où on peut voir ce continuum colonial.
Votre collectif a lancé une action en référé pour interdire la présence d’Israël au salon du Bourget. Mais le tribunal de Bobigny a estimé que l’invitation d’entreprises israéliennes, ou vendant des armes à Israël ne représentait pas une violation du droit français réprimant les crimes internationaux. Que pensez-vous de cette décision ?
Encore une fois, ça révèle plutôt l’hypocrisie de la France, car d’un côté elle affirme qu’il faut reconnaître l’État palestinien, et de l’autre elle vient parfois faire des déclarations vaguement humanistes en faveur de la Palestine. Mais finalement elle ne prend jamais de réelle mesure, puisqu’elle a rebroussé chemin sur cette question de la reconnaissance de l’État palestien. Et lorsque on met l’administration face à ses contradictions, évidemment on voit que les mesures sont beaucoup trop faibles. Mais c’est pareil pour ce qui est de masquer les armes offensives.
La France essaie de ménager la chèvre et le chou, de faire un peu plaisir à tout le monde, mais ne prend pas de mesure concrète. Elle ne propose toujours pas d’embargo sur les armes, ne réprime pas et ne sanctionne pas Israël.
Par rapport à ce verdict, on a aussi lancé une action concernant les entreprises françaises qui sont impliquées. Et là aussi on n’a pas obtenu gain de cause, et c’est important de le dire. Parce qu’on ne s’en prend pas qu’aux entreprises israéliennes, on s’attaque aussi aux entreprises françaises qui sont impliquées dans des crimes contre l’humanité.
Votre mobilisation prend de l’ampleur un peu partout en France. Qu’est-ce que ça vous inspire ?
La majorité des gens ont besoin de trouver un espace de lutte et de réflexion sur ces questions de la guerre qui deviennent de plus en plus en présentes. Il y a une nécessité de stopper ce processus, quand bien même on voudrait nous faire croire qu’on est prêt à aller sur le front. On voit énormément de membres de l’armée française qui passent dans les médias, qu’il y a une nécessité de réarmer l’Europe et la France.
On constate que si le sujet prend de l’ampleur, c’est parce que la majorité populaire ne veut pas combattre, aller sur le front et que les dépenses soient allouées à l’armement. Il faut continuer à dénoncer le marché de l’armement même si on rencontre beaucoup d’obstacles idéologiques et politiques. La majorité populaire rejette la guerre et encore plus la guerre coloniale. Elle souhaite la solidarité internationale avec les peuples en lutte et qui souffrent.
Propos recueillis par Hervé Hinopay