Miloud Bourouha est mort le 4 avril dernier après avoir été contaminé par la Covid-19. Il allait avoir 77 ans. Miloud Bourouha était un chibani, un vieux travailleur immigré tunisien, arrivé en France au début des années 60. A l’époque, le pays avait besoin de main-d’oeuvre pour la reconstruction d’après-guerre.

Il exerçait la profession de maçon ; avec brio selon ceux qui l’ont vu à l’oeuvre. Miloud Bourouha fait partie de cette génération qui n’a jamais vraiment posé ses valises. Sa famille est restée en Tunisie, à Tataouine, et lui faisait des allers-retours entre ses deux pays.

Devant le cimetière de Pantin, nous retrouvons « Milanov », son meilleur ami, et Moncef Labidi, le fondateur du café social où Miloud avait ses habitudes. « Miloud fait partie des premières personnes à avoir poussé la porte du café social, raconte-t-il. Il a contribué à faire vivre ce lieu ». Derrière son masque, Milanov essuie quelques larmes. Miloud était son meilleur ami, son compagnon de route. « On était des jumeaux », souffle-t-il.

C’est un peu la tombe du soldat inconnu

Milanov a 72 ans. Il est arrivé de Macédoine et a passé une grande partie de sa vie à confectionner des vêtements dans un petit atelier près de République. Les deux amis étaient inséparables, ils se voyaient tous les jours. Milanov nous raconte qu’il est allé plusieurs fois avec Miloud en Tunisie où il avait une chambre dans la maison que Miloud s’était fait construire.

Milanov l’a lui aussi emmené en Macédoine, « il voulait même acheter une maison là-bas », raconte-t-il ému. L’artisan se souvient de leur dernier séjour en Tunisie : « Il voulait aller partout, comme s’il savait… »

Dès que le confinement a été levé, Milanov a voulu aller se recueillir sur la tombe de son ami. Il y a déposé sa boîte en plastique bleue où il mettait son tabac à chiquer, du muguet pour le travailleur qu’il était, de l’eau et des fleurs parce qu’il y a « un besoin de mettre de la vie dans cet espace, explique Moncef Labidi. Quand il est entré à l’hôpital, on ne l’a plus jamais revu. C’est un peu la tombe du soldat inconnu. Il n’y avait pas de nom sur sa tombe. Là, c’est dramatique pour la famille. Il n’y a pas de lien avec la sépulture, pas les rituels habituels. C’est une mort clinique, technique qui n’a aucun sens. »

Moncef Labidi a fondé le Café social pour les travailleurs immigrés vieillissants, un public souvent ignoré des politiques publiques. Il a aussi créé des domiciles partagés qui, contrairement aux hôtels sociaux ou aux foyers de travailleurs migrants, offrent « un lieu adapté à leur vieillesse, un logement beau, confortable. Là, ils se posent et ils posent leurs valises. » Miloud Bourouha habitait d’ailleurs dans l’un de ces logements.

Avec Milanov, ils sont aussi partis en voyage avec l’association, « des vacances répit » différentes de celles dans le pays d’origine où l’ambiance peut être plus lourde. « Au pays, ils peuvent avoir le sentiment d’être devenus encombrants, raconte le travailleur social. Les familles sont habituées à l’absence de ces hommes, les bébés qu’ils ont laissé sont devenus des hommes et leur statut s’est atrophié ».

Même à la retraite, il est resté en France

Comme beaucoup de vieux travailleurs immigrés, Miloud Bourouha n’est pas retourné en Tunisie une fois la retraite arrivée. Il avait trois enfants et une femme. Sans doute est-il en partie resté à cause des soins médicaux dont il avait besoin, lui qui était devenu « un assemblage d’os et de fer » après des années de travail dans le bâtiment.

Sur les photos que Moncef Labidi nous montre de lui, on le voit effectivement s’aider d’une canne pour marcher. Mais le fait de ne pas retourner au pays ne se limite pas à des questions d’ordre médical, selon le sociologue : « Son parcours résume à lui seul le parcours de l’immigré. Il y a un amour de la France qui ne se dit pas parce qu’on a peur qu’on vous le dénie, qu’on ne le reconnaisse pas. »

Miloud Bourouha a donné sa force de travail à ce pays dans lequel il a noué des amitiés fortes et des liens, malgré tout. Il a mené la vie discrète de ces travailleurs étrangers invisibles. « Miloud m’a raconté les épisodes de sa vie où il dormait dans des caves avec les rats, dit son meilleur ami. Il a été un homme de la pierre et a travaillé à une époque où ce travail était encore plus dur. Il transportait des sacs de ciment et il en est sorti avec des séquelles physiques, de l’arthrose. Ce n’est pas seulement leur force de travail qu’on n’a pas reconnue, c’est aussi leur apport à la société. »

Miloud Bouraha fait partie des bâtisseurs de l’ombre que la France a mal accueillis et qu’elle continue de négliger. Miloud est mort comme il a vécu, discrètement, laissant le souvenir d’un homme « bon, accueillant et généreux ».

Héléna BERKAOUI

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