Abderrahim Ait Omar est sociologue, doctorant à l’Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines. Ses recherches et son action militante menées au beau milieu de son propre quartier, La Caravelle, à Villeneuve-la-Garenne dans les Hauts-de-Seine, font de lui un expert dans l’entretien des liens de fraternité et de solidarité. Il est aussi passionné par le tissu associatif, qui porte la voix de la cité en politique.

Parlez-nous nous votre association, Ecoute, Conseil, Dialogue…

Depuis 8 ans, ECD regroupe une trentaine d’universitaires. Elle vise la promotion sociale et la réussite par l’école. A Villeneuve-la-Garenne, nous avons un bassin d’emploi très réduit. En plus, parmi les 6500 habitants de La Caravelle, 22 jeunes arrêtent l’école chaque année ! Si les jeunes n’acquièrent pas un bagage universitaire qui les prépare à dépasser le cadre géographique du quartier, ils risquent le retranchement. Nous proposons de faire avancer en même temps le jeune, sa famille et l’école. Au delà du soutien scolaire, nous agissons sur la base d’un diagnostic réalisé sur cette population. Chaque lycéen ou étudiant est suivi durant plusieurs années. Aujourd’hui, nous lançons un appel aux administrations et aux pouvoirs publics afin qu’ils ouvrent leurs portes à ces diplômés, enfants de la République. D’autant que ceux-ci manquent de réseau relationnel avec les professionnels.

Quelle est la nature des liens fraternels constatés sur le terrain ?

Avant tout, il faut considérer que les gens des quartiers se rejoignent autour du besoin de justice sociale. On distingue deux groupes : un premier se retrouve dans des projets culturels. Le deuxième ne sort pas du quartier et vit du marché parallèle. Ici, la notion de solidarité, donc de fraternité, existe tant que les règles du jeu sont respectées et la dignité du groupe préservées, notamment dans les rapports avec la police. C’est comme partout sauf que les règles ne sont pas les mêmes. Certains réseaux de solidarité se forment aussi pour faire face à la montée du Front National. Un engouement qui a poussé beaucoup de jeunes de banlieue à s’inscrire sur les listes électorales. Cette mobilisation pourrait durer jusqu’aux élections municipales de 2008 si les militants associatifs tentent des initiatives.

Est-ce que les politiques s’intéressent davantage à vos travaux depuis les révoltes des banlieues ?

Les communes font davantage appel au regard extérieur des sociologues. J’ai été sollicité pour réaliser plusieurs recherches sur les besoins des populations. Chose nouvelle. Avant, les études portaient sur les demandes des institutions et des associations para-municipales. Le problème dans ces zones est bien connu : le manque d’insertion professionnelle. Les associations de quartier ont des limites : elles ne permettent pas aux jeunes de construire un projet à long terme. Si l’adolescent est hors du système scolaire, il est livré au territoire, c’est-à-dire face à l’économie parallèle. C’est son moyen d’exister, d’avoir un statut, d’acquérir une voiture, des tenues vestimentaires. Un luxe que les parents ne sont pas en mesure d’apporter. Donc si le jeune majeur ne trouve pas un emploi aussi bien rémunéré que ce que lui apporte l’économie parallèle, le choix est très vite fait. Aujourd’hui, la politique de la ville basée sur une logique sécuritaire est totalement remise en question. Il faut travailler autrement en investissant sur des structures et des associations productrices de résultats. Aussi, les élus politiques de droite ne se limitent plus aux solutions issues de leur tendance politique. Peut-être assiste-t-on à plus de fraternité en politique !

N’êtes-vous pas tenté d’orienter vos enquêtes en faveur des quartiers, même si vous êtes sociologue ?

Mon vécu dans le quartier m’a permis d’utiliser la méthode d’observation participante tout en pratiquant une sociologie pragmatique. D’autre part, j’ai grandi dans la cité sans avoir fréquenté les groupes sociaux appartenant au territoire. J’ai commencé à les côtoyer dans le cadre de mes recherches. Mon intérêt est de faire remonter le véritable discours des jeunes qui demandent à être écoutés et reconnus.

Propos recueillis par Nadia Boudaoud

Articles liés

  • Des jeunes surendettés à cause des amendes du couvre-feu dans les quartiers

    Des familles entières se retrouvent endettées à cause de salves de contraventions liées aux mesures sanitaires. Des associations dénoncent un « phénomène d’ampleur grandissante » et « une application disproportionnée et discriminatoire des mesures ». Une enquête en partenariat avec Mediapart.

    Par Anissa Rami
    Le 26/07/2021
  • La cantine des femmes battantes : solidarité féminine, ambition et cuisine

    #BestOfBB Lancée en fin 2019, l’association dionysienne La cantine des femmes battantes vise l’émancipation des femmes précaires grâce à la cuisine. Tous les weekends, Aminata, Mariame, Maïté et Fatou se réunissent pour cuisiner, vendre et livrer une cinquantaine de plats à Paris et en Seine Saint Denis. Issues de parcours compliqués, ces cuisinières ont décidé de monter l’association dont elles avaient besoin, afin d’aider, par la suite, les femmes qui leur ressemblent. Reportage.

    Par Sylsphée Bertili
    Le 26/07/2021
  • Le blues des petites mains du monde de la nuit

    Après 16 mois de fermeture administrative, les discothèques ont rouvert leurs portes le 9 juillet dernier. Mais alors que l’épidémie repart, l'étau se ressert déjà pour bon nombre de professionnels partagés entre la colère des derniers mois sans activité, et le doute concernant le futur. Nous avons rencontré quelques petites mains du milieu, qui racontent la précarité des derniers mois.

    Par Lucas Dru
    Le 22/07/2021