A chacun ses petites « évasions fiscales », mais certaines demandent quelques efforts physiques. Les transports n’ont rien de commun et le jeu du chat et de la souris se joue tous les jours dans des kilomètres de couloirs.

Jeune diplômé, fin de ma vie d’étudiant. Premier octobre 2013, Navigo fout le camp. Je n’en mène pas large. Atterré, j’enfile des chaussures à talonnettes pour prendre de la hauteur, comme Sarko à Cécilia je balance ma dernière carte : « Si tu reviens, j’annule tout ». Peu lui chaut. Sur un air de Ain’t no sunshine, elle a pris la tangente. Harassé par la cruelle absence de son étreinte magnétique, c’est la sécheresse dans mes yeux et l’aridité dans mes poches. Une carte à puce vous manque et votre peine est décuplée. Tandis que je tente tant bien que mal de ne pas crouler sous le poids de ma période de carence Imagine-R, la précarité des jeunes diplômés me fait la danse du ventre. Je la mate de manière furtive. J’essaie de résister. Mais c’est trop dur. Je flanche. Impossible de l’esquiver. Je n’ai pas les reins assez solides.

Comme le hashtag #JeudiConfession sur twitter je passe à table. Lord forgive me I’m a fraudeur ! Oui, je suis un fraudeur. J’ai découvert le frisson de tout miser sur mes triceps pour me propulser au-dessus de la barrière comme un sans faf’ mexicain à qui on interdirait de passer les barbelés qui le séparent du rêve américain. Je saute, j’enjambe avec une légèreté stratosphérique et déconcertante. Je gère la chute et je me barre sans me retourner. Je me faufile, parfois, sournois comme un danseur de zooklove à la manière de Franky Vincent je cherche la brèche. Quand j’écris ce billet, je me livre à la vindicte populaire. A n’en pas douter les gens bien attentionnés voudront me clouer au pilori et célébrer une necktie party autour de ma longue carcasse désarticulée. Que veux-tu Billie pas de vacance pour un Strange fruit ! Des honnêtes gens me hèlent : « Tu n’as pas honte ?! ». Je réplique : « Ça se voit que vous ne pigez pas vous ».

Un fraudeur averti en vaut 85. La communauté le sait bien. Un lycéen me fait part de la feinte de la carte étudiant avec un faux nom et une fausse adresse tamponnée par son bahut. Les bonnes pratiques s’échangent comme dans une réunion de communicants. Je redécouvre l’entre-aide et l’amour fraternel qui existe entre « jumper ». Une carte ou un ticket pour deux – plus qu’un slogan-. Quand je croise un compère, pas besoin de disserter. On se regarde. On se sait. Nos silences en guise de tirades. Chaque début et fin de mois c’est le même rituel, un confrère en état de transe épileptique m’avertit : « Hey cou-cou-cousin attention y’a les leurs ». Non ce n’est pas un leurre. Mon frère d’une autre mère, @saidharba (must follow), a même créé #InfoduHood qui m’informe en temps réel des zones à esquiver pour ne pas se faire serrer. Pendant que vous cotisez pour la RATP, je salue avec émotion le RATP (Réseau pour l’abolition des transports payants) et ses initiatives mutualistes pour aménager la peine d’une contravention.

Most wanted jumper

Frauder c’est un état d’esprit, un style de vie. A la manière des travailleuses d’Iceberg Slim qui devaient marcher entre les gouttes pour esquiver la pluie, je fais du smurf au milieu des charognards pour éviter une avalanche de mise à l’amende. Chaque jour je remplis une page des rêveries du fraudeur solitaire. Adieu la monotonie. Comme François, je vis dans l’angoisse du coup d’état permanent. Dans le musée de la RATP, j’écris Ma bohème en prose, contrairement à Rimbaud, je suis toujours à la recherche de ma muse. Les corridors peuvent à tout moment être des couloirs de la Mort à crédit quand tu croises des contrôleurs en faction à la recherche du most wanted jumper. Comme un algérien du début des années 60, je déambule le regard hagard avec la peur de me faire « hagar ». Gare-à moi, je dois rester concentré, il ne faut pas que je m’égare, dans cette gare ou tous les gars, au garde-à-vous, sont des bourreaux potentiels. Je me fais des films pas possibles comme Ol’Kainry dans scènes de bâtard. Audiard vient me quémander quelques scripts tellement je suis prolifique en scénarios mirifiques. Je ne lâche rien, je suis en cavale façon Ol’ Dirty Bastard.

Mais personne n’a le monopole de l’ingéniosité. Je déboule à la station la Fourche (avec un nom pareil j’aurais dû m’en douter que ça sentait le roussi). En joue. L’infanterie devant la sortie s’apprête à faire valoir son droit de cuissage. Feu. Comme notre Président je fais marche arrière, j’exécute un rétropédalage de génie qui se transforme en Moonwalk (MJ me valide outre-tombe). Thriller. Un policier veille au grain civil, airmax 90, jeans délavé, veste en cuir, il a vu ma ruse et me dégaine sa carte de visite : « Police titre de transport s’il vous plaît ». Merde ! J’ai trente seconde pour le dérider. Beau joueur je l’applaudis et je lui dis : « Toi t’es un génie. Chapeau, ce n’est pas suffisant. J’en perds mon béret ! ». Il me lâche un sourire satisfait. Mes mots ont, sur son ego, l’effet d’une caresse. Captif, je suis dans sa Fourche. Il me demande ma pièce d’identité. Niet. Il me propose de payer 35€ par CB tout de suite. Niente. C’est trop pour moi : « J’abandonne mettez-moi l’amende ». Il me prend en empathie : « Tu sais qu’avec les frais de dossiers ça fera 85 euros ? ». Je tente d’épargner mon compte en banque « Fofamélique » avec une plaidoirie cynique à la Maître Vergès : « Je sais exactement tout ce qu’on peut faire avec 85€. C’est le montant d’une paire de Airmax aux puces de Clignancourt après une âpre négociation durant laquelle tu vends ta mère estropiée au rabais parce qu’elle va atteindre la retraite avec de l’arthrite ».

C’est officiel, je suis « offishal », l’étau de la Fourche vole en éclat, les agents s’esclaffent et l’officier me montre la sortie de l’officine. #OFF. « Fais attention la prochaine fois ! ». J’y compte bien. Mon MP3 en lecture me balance Brassens : la mauvaise réputation. N’en déplaise aux braves gens qui n’aiment pas que l’on suive une autre route qu’eux- j’avance, je cours et il est vrai, je vole, voilà ma confession d’un sale mioche de ce siècle.

Balla Fofana

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