Quand on marche entre les barres grises de Bondy nord, on comprend soudain ce que le mot ghetto signifie. Peu à peu, j’ai l’impression d’être le seul « Blanc » à la ronde. Alors qu’à Bondy sud, les populations sont encore mélangées, ici on ne rencontre plus que la communauté immigrée sur les trottoirs. J’accélère le pas, pas trop rassuré. C’est ridicule, mais je ne peux pas faire autrement. Le sentiment instinctif de « ne pas être où je devrais » met mes sens en éveil. Et puis le ciel gris est particulièrement oppressant aujourd’hui.

Je suis contant quand Sadjo vient me chercher en bas de son immeuble de l’avenue Jean Moulin. Sadjo est un type bien. C’est le troisième enfant d’une famille Maurétanienne qui en compte huit. Lui comme tous ses frères et sœurs s’en sortent bien. Il est à la fac de psychologie de Paris 8 et il travaille comme ingénieur du son dans une boîte qui organise des spectacles.

« La fac m’a ouvert l’esprit. Tu peux y parler de politique, de science ou d’histoire, de tout quoi. Alors qu’ici, si tu descends dans la rue, les mecs ils vont plutôt te dire « qu’est ce que tu nous prends la tête avec ces conneries », et ils vont se mettre à parler sexe, violence et jeux vidéo. »

Pourquoi sa famille a-t-elle bien tourné, alors que tellement d’autres ont sombré dans la délinquance? C’est la sœur aînée de Sadjo qui répond: « Sans doute parce que nous étions toujours très unis. Le soir on se racontait tout ce que nous avions fait durant la journée. » Et puis les parents ont pris soin de « nous discipliner dès le début ». « Un enfant bien éduqué, c’est un honneur pour une famille. »

Sur les émeutes Sadjo et sa sœur sont partagés. D’un côté ils comprennent la haine de certains. « Quand la police fait des perquisitions chez toi le matin à 06:00 et terrifie tout le monde, cela te pousse pas à aimer les flics. » D’un autre côté, Sadjo et sa sœur insistent sur la responsabilité individuelle: « Les jeunes qui veulent vraiment s’en sortir, ils s’en sortent. Le tout c’est de le vouloir. Nos parents nous ont élevé et nous n’avons jamais manqué de rien. Et pourtant, ils gagnaient encore moins que nous. »

Sadjo a aussi remarqué qu’il peut être caméléon. Il a fait plusieurs castings pour devenir figurant ou modèle, avec déjà du succès. « C’est fou, quand tu mets un costard, tu es comme un autre homme. On te considère totalement différemment. »

Sadjo en costard :

 

 

 

Par Pierre Nebel

Pierre Nebel

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