Un grand homme, dans un élan d’immense amour, a dit un jour : « Que celui qui n’a jamais péché jette la première pierre. » Mais ça remonte à longtemps. Récemment, un grand penseur humaniste a voulu remettre les pendules à l’heure de la consommation : « Que celui qui n’a jamais rêvé d’une Rolex jette la première pierre. » Non, je confonds les registres, c’était : « Si à 50 ans on n’a pas une Rolex, on a raté sa vie. » Tout ça me rappelle le jour où, en 6e, Jean-Dumel m’a volé mon stylo plume Parker (Jean-Dumel, si tu me lis…).

Années cruelles, années flikflak. Quiconque ne portait pas une montre de cette marque autour du poignet était un sous-camarade. Dois-je rappeler les dures lois qui régissent la vie entre enfants à l’école ? Il y avait les seigneurs, les porteurs de flikflak, et les manants, qui n’en avaient pas – je faisais partie de la seconde catégorie.

Un peu comme le blouson de joueur de baseball dans les séries américaines, cette montre différenciait les winners des losers qui ne savaient même pas lire l’heure. Les flikflakiens, eux, savaient que la petite aiguille donnait les heures et la grande les minutes. Ils arrivaient toujours à l’heure, et savaient avant tout le monde quand la cloche allait sonner. Eux ne dérangeaient pas la maîtresse pour demander s’ils pouvaient ranger leurs affaires, elles étaient déjà prêtes 3 minutes et 50 secondes avant que la cloche sonne. Je crevais d’envie de faire partie de cette élite, mais sans ce signe de ralliement, c’était peine perdue. L’inégalité des chances, à quoi ça tient…

Me rendant compte en CE2 que ma vie sociale prenait la voie d’un échec absolu, et que mon obsession flickflackienne risquait de nuire fortement à mon avenir professionnel, je décidai de prendre le taureau par les cornes : si la chance ne venait pas à moi, j’irais la provoquer ! Je me souviens, c’était un jeudi – à jamais un jeudi noir –, ma mère vint me chercher à l’école. Je décidai de mettre en application mon droit constitutionnel le plus légitime, le droit de grève.

Ainsi, à la sortie de l’école, je me mis en grève de marche. Ma mère pensant qu’il ne s’agissait que d’un simple caprice refusa de m’acheter la montre. Elle ne comprenait pas à quel point cette montre était primordiale pour mon développement personnel, social et professionnel, qu’elle était la clé du succès, le passe-partout de la réussite, la porte de la gloire.

Devant son refus obstiné, j’ai mis mes menaces à exécution, usant de ma botte magique : l’attendrissement par les larmes. Victoire ! J’ai fini par obtenir le produit de mes rêves. Une fois à l’école, j’ai exhibé le fruit du délice avec orgueil. Fruit qui se périma très vite : les montres flikflak sont – du moins l’étaient-elles à l’époque – une grande arnaque. Il a suffi d’une séance de natation pour que périsse l’objet qui faisait que je n’étais pas une ratée… Pfff… Tu parles, évidemment que je n’étais pas une ratée, j’étais une copieuse !

Widad Kefti

Widad Kefti

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