Dimanche 15 août. Aujourd’hui nous sommes en plein week-end des vacances. Bruits, motos et jeux de ballons de l’après-midi jusqu’à l’aube. J’en viens à aimer les jours de pluie. Ces jours-là, on est un peu tranquille.

Vendredi 20 août. Aujourd’hui, je suis allée manger dehors au canal Saint-Martin avec Francelise, une amie de l’immeuble. Il était près de 1 heure du matin lorsque nous sommes rentrées. Six préados discutaient avec un adulte qui portait une sorte de djellaba claire avec un turban sur la tête. Imam, marabout ? Nous ne le savions pas vraiment, ni ce qu’il faisait là. Il leurs parlait doucement pendant que nous rentrions chez Francelise. Lorsque je suis sortie, une moto est arrivée et s’est arrêtée devant la porte. Le conducteur a laissé le moteur tourner.

Parfois, je préfère laisser couler. Mais cette fois, nous leur avons demandé d’arrêter de faire du bruit avec leur moto. Un autre jeune qui ne doit pas avoir plus de 12 ans et que je ne connaissais pas, nous a dit : « Si vous êtes gênées, vous n’avez qu’à partir. » Visiblement, il n’habitait pas dans notre rue. Comme je lui demandais s’il habitait ici, il a commencé à faire le pitre en mettant des chips dans sa bouche tout en parlant. Lorsque je lui ai fait la remarque de l’impolitesse de son attitude, le groupe s’est énervé. Certains ont commencé à nous parler irrespectueusement.

Francelise s’est interposée, a attrapé l’épaule de celui qui avait parlé : « Je pourrais être ta mère, tu vas me parler autrement ! » Loin de calmer l’atmosphère, ce début de pugilat verbal a envenimé les choses. Une mère et sa fille sont descendues accompagnées du marabout-imam. J’espérais qu’elles calmeraient la situation, mais sa fille a commencé à haranguer Francelise : « Vous avez vu comment vous leur parlez ? Vous vous plaignez tout le temps du bruit. Mais moi, je peux dormir. Si vous retouchez à mon frère, je vous fracasse la tête. » À ce moment-là, le religieux est intervenu pour calmer les choses. J’ai vu le groupe l’écouter la tête baissée en acquiesçant de temps à autre et en disant qu’ils feraient plus attention la prochaine fois, puis le groupe s’est dispersé. Certains sont rentrés chez eux tandis que d’autres sont allés s’assoir un peu plus loin dans la cour.

Samedi 21 août. La leçon n’a pas porté ses fruits. Ils se sont remis à parler tout aussi fort. De toute façon, je n’espère plus que le bailleur nous change un jour les vitres. Il paraît que c’est du double vitrage, mais lorsqu’ils passent avec leurs motos, j’ai toujours l’impression qu’ils le font dans le salon de mon appartement qui se trouve au rez-de-chaussée. Pas question de sortir aujourd’hui pour leur demander de faire moins de bruit après la soirée d’hier. Je mets la télé à fond pour couvrir le bruit extérieur.

Lundi 23 août. J’ai vu Francelise aujourd’hui. Elle m’a appris qu’elle est allée à Plaine-Commune-Habitat (l’office HLM de la ville) pour retirer un dossier. Elle veut habiter ailleurs. « Tu comprends, me dit-elle, je n’en peux plus. Cela ne peut plus durer. Je ne me sens plus bien ici. Je n’arrive plus à préparer mes chansons. » Francelise me raconte qu’elle n’arrive plus à dormir et que du coup, elle ne peut plus répéter ses spectacles. En tant que chanteuse de bossa-nova et ancienne danseuse professionnelle, elle a vécu dans cette rue pendant une vingtaine d’années. Elle y a élevé ses enfants. Comme c’était une ancienne du quartier, les garçons la respectaient et la craignaient un peu. Si elle s’en va, ceux qui n’ont pas encore baissé les bras perdront l’une des rares qui étaient capables d’aller au charbon. Lorsqu’elle m’a dit cela, je suis rentrée chez moi la boule au ventre.

Dimanche 29 août. Je suis de repos depuis une journée. Mon fils est revenu de colo aujourd’hui et nous sommes rentrés vers 18 heures. J’étais dans la voiture avec une amie qui m’avait emmenée chercher mon fils. Une voiture nous empêchait de rentrer dans le parking car elle commençait à faire une marche arrière. Nous ne pouvions pas reculer sans nous remettre sur la route. Nous avons attendu qu’elle s’arrête et qu’elle nous laisse passer. Malheureusement, le conducteur, je ne sais trop comment, ne s’est pas aperçu que nous étions là. Notre pare-choc a été enfoncé. Nous sommes sorties de la voiture pour regarder les dégâts avec les deux occupants de l’autre voiture. Il fallait vraiment être stone pour ne pas voir qu’il y avait une voiture en attente.

Mardi 31 août. La journée, j’ai dû mettre la radio Latina à fond pour couvrir le bruit d’un groupe en train de se chamailler. Par intermittence, ils mettaient la radio de leur voiture et nous en faisaient profiter. Le soir, rebelote. Cette fois j’ai allumé la télé en attendant mon mari. Il est rentré de son travail vers 3 heures du matin. C’est à peu près l’heure à laquelle le bruit s’est arrêté. Par moment, nos horaires décalés sont vraiment une chance. Grâce à cela, nous pouvons nous coucher tard sans que cela nous handicape. Mais je plains ceux qui doivent se lever tous les jours aux aurores. En tout cas, mes trois jours de repos vont vraiment être longs…

Mercredi 1er septembre. C’est la veille de la rentrée. Il est minuit et demi et une demi-douzaine d’ados jouent au ballon. Ils s’amusent à tirer dans les grilles. Je suis sortie en pyjama. « Le bruit du ballon sur les grilles à minuit, c’est un peu dur. Ma fille est en train de dormir et vous risquez de la réveiller », leur ai-je dit. Le plus vieux de la bande, un vieil ado attardé de trente ans, a acquiescé puis il s’est tourné vers des plus petits. « Elle a raison la dame, un peu de sérieux », puis, il a repris sa balle et a recommencé à tirer dans les grilles. Un autre m’a dit : « Vous savez, Madame, on vous respecte, vous nous parlez correctement. » Je me demande par moment ce qu’il se passerait s’ils ne me respectaient pas…

Samedi 4 septembre. La police a fait une descente dans le quartier. C’est Francelise qui me l’a appris lorsque je suis rentrée. Elle a vu le début de l’intervention, car elle revenait de chez le médecin qu’elle avait consulté à cause de ses problèmes d’insomnie et de fatigue. Il lui a détecté une dépression et lui a fait une attestation pour sa demande d’un nouveau logement. Au retour de sa visite médicale, elle a vu deux camions de police qui bloquaient la rue Jean Jaurès et le carrefour de la rue de Strasbourg. Ils avaient tout bloqué.

Ici, la police fait ce qu’elle peut, c’est-à-dire bien peu. Soit tu ne vois pas de policiers, soit tu as toute une armada. Mais des habitants ont commencé à râler contre les flics lorsqu’un petit a été arrêté. Ils étaient avec leur panoplie rococo de robocop. Gilets de protection, protège-tibias et genoux, casques, etc. Mon mari a appelé le commissaire pour savoir les raisons de leur intervention. Si j’ai bien compris, c’était la BAC, la Brigade anticriminalité. Mais c’est au quotidien que nous avons besoin de policiers. Le soir, tout a été très calme.

Mardi 7 septembre. C’est plus calme. Mais Francelise n’y croit vraiment plus. Il y a trois ans, il y avait eu une période d’accalmie après le meurtre d’un jeune d’une vingtaine année. Il avait fallu ce malheur pour qu’il y ait un sursaut dans le quartier. Mais maintenant, ceux qui font du bruit sont encore plus jeunes et j’ai l’impression que le fil du dialogue est rompu. Plus personne ne peut faire le pont. Les parents semblent absents pour certains d’entre eux et les plus grands jouent le rôle de contre-exemple.

Auparavant, il y avait quelques policiers de proximités. Mais maintenant, il y a nada ou bien peu. Lorsque je rencontre la police, ils sont plutôt aimables, mais ils semblent impuissants. On ne les voit en général que lors de grandes manifestations comme le festival de Saint-Denis ou lors d’actions coups de poing comme celle de ce vendredi. Mais c’est tous les jours que j’ai besoin de la police, lorsque ma fille rentre de l’école, lorsque le soir je veux dormir ou lorsque la journée, les jeunes commencent à se battre ou qu’un vol à l’arraché a lieu presque à la vu de tous.

Jeudi 9 septembre. La journée a été plus calme, car l’office HLM a remis la chaine qui barre le passage. Cela a eu pour résultat d’empêcher les passages des voitures. Mais ce soir, je n’arrive pas à dormir. Il est 23h30, j’ai ouvert les fenêtres pour montrer aux jeunes qu’ils me réveillaient. Tu parles ! Ils n’en ont rien eu à foutre. J’ai appelé mon mari qui était sur le chemin de retour. Il est allé leur parler quand il est rentré. Il y avait deux groupes différents cette fois. Ils sont partis après qu’il a discuté avec eux.

Vendredi 10 septembre. Le réveil a été très dur. Ce matin, je commençais à 6 heures, j’ai dû me réveiller à 4h30. Comme je m’étais couchée à 3 heures, le calcul est vite fait. En plus, j’avais une réunion pour créer une société, mais j’étais trop fatiguée. J’ai dû annuler, je suis dégoutée. Ce soir, je crains le pire. C’est sûr qu’un jour cela va péter et que ça ne risque pas de s’arranger. J’ai toujours voté à gauche, mais je suis maintenant écœurée parce que tout comme Francelise, je n’en peux plus. J’ai vraiment l’impression que nous sommes abandonnées. J’échangerais bien mon appartement avec un politicien pour qu’il voie comment nous vivons. Francelise a entrepris des démarches pour partir. Quant à moi, j’attends de passer la rentrée et je me promets de m’en occuper.

Journal recueilli par Axel Ardes

Axel Ardes

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