Moriba Soukouna a une vie qui ne rentre pas dans les cases d’un formulaire CERFA.

Il est né en France. A Ivry-sur-seine. C’était en 1994. Il pousse à Val de Fontenay jusque l’âge de 10 ans. Puis c’est le retour au pays. Celui qu’il n’a jamais vu, celui de ses parents : le Mali.

« Mon père avait peur du quartier alors il nous en a éloignés, mon frère et moi. Et il voulait que l’on reconnecte avec, disons, un côté traditionnel. »  

La reconnexion va durer cinq ans, de 2004 à 2009. Rencontre avec la famille, petits coups de fouet à l’école car « c’est un tout autre fonctionnement » et manque de sa mère voilà ce qui se chevauche dans sa mémoire lorsqu’on en parle. Il se souvient aussi de cette question qui revenait de temps en temps « quand est-ce que je vais retourner voir mes amis ? Mon pays natal ? »

Le retour en France se fait sans qu’il sache vraiment pourquoi. Les voies des darons sont souvent impénétrables. Son titre d’identité républicain, réservé aux mineurs nés en France de parents étrangers, lui permet de rentrer sur le sol français sans problème.

Le fait de revenir en France, c’était quand même très perturbant

A son expiration, afin de le renouveler, on lui demande de justifier d’une présence en France les cinq dernières années. Impossible. Evidemment, il n’y était pas. Son père se renseigne, tente des démarches puis se rend à l’évidence : voilà Moriba devenu sans-papiers.

Mais Moriba est « heureux de revenir ». Il passe des tests de français, on se rend compte qu’il est au niveau. Il intègre une classe de 4ème. Il a 15 ans.

« Le fait de revenir en France, c’était quand même très perturbant. Je me suis fait virer d’un établissement par exemple ». Un jour, Moriba est arrivé en retard à un cours, le surveillant ne le laisse pas rentrer alors il s’énerve et l’insulte. Il raconte tout ça dans un sourire gêné, comme si ça s’était passé hier et qu’il se trouvait en face de la CPE puis l’analyse avec le recul que seules les années offrent. « J’avais besoin d’impressionner les camarades car j’en avais marre que les autres me regardent comme le bledard. C’est comme ça qu’on m’appelait. Y’a des codes à avoir et moi, après 5 ans au Mali, je ne les avais pas, c’est ce qui fait que tu te retrouves marginalisé. Alors tu fais tout pour trouver ta place, quitte à faire ce genre de bêtise ».

Finalement, il considère que ça a été un « déclic ». Il trouve un autre établissement, obtient un CAP électricité puis un bac pro. Il a envie de continuer les études, il en parle à un professeur, ce dernier l’oriente vers l’INALCO en raison de son appétence pour les langues et les traductions. « Il ne s’est pas trompé sur moi et je ne me suis pas trompé sur ma décision ». Lui qui parle déjà français, bambara et soninké y apprend l’arabe et aussi l’hébreu.

Je n’ai pas envie de montrer de signe de faiblesse

Sa « situation administrative », selon l’expression consacrée, lui fait mener une toute autre vie que celle de ses camarades. La nuit, il lui arrive de travailler sur les chantiers grâce à sa formation d’électricien, ce qui ne l’empêche pas d’être en cours au matin. Moriba lutte sur tous les fronts, il redouble d’efforts avec la détermination de ceux qui n’ont pas d’autre choix. Aucune bourse possible pour lui. Il travaille dur pour atteindre le niveau exigé. Une de ses professeurs parle d’un étudiant « sérieux et assidu ». Et lui parle peu de sa situation à ses camarades, « je n’ai pas envie de montrer de signe de faiblesse ». Il ne montre pas non plus sa frustration à chaque fin d’année de voir ses amis partir en vacances. Ses étés, il les passe entre petits boulots au noir et bibliothèque.

Rien à sa mère aussi, avec qui il vit. Il ne lui dit pas les emplois de traducteur, les missions en service civique qui lui ont été refusés, il ne lui dit pas non plus où il en est des démarches de régularisation, lui le seul sans-papiers de la famille. « Moi je bosse mes cours, je passe mes exams, ça me permet de m’évader. Le stress me fait oublier ma situation. Mais ma mère, elle, elle est toute la journée à la maison car elle a une maladie grave donc elle me voit au quotidien et ne pense qu’à ça. »

Parfois, Moriba, qui n’a jamais été contrôlé depuis qu’il est en situation irrégulière se dit « est-ce qu’il faudrait pas que je me fasse contrôler pour que quelqu’un se rende compte de la situation d’injustice que je vis ? »

Le sans-papiers crée de l’emploi

En 2016, Moriba fait une première demande de régularisation. Les « queues de malade » de la préfecture de Bobigny, il connaît, tout comme les bagarres dans la file et le mépris des agents, « ils traitent les gens comme s’ils étaient fautifs ». Cette fois, il peut attester avoir passé les cinq dernières années en France. La demande a pris un peu de retard, il devait produire certains documents administratifs maliens mais la guerre au Mali, débuté en 2012, n’a pas facilité les choses. C’est peine perdue, il ne recevra même pas de réponse et se demandera alors, comment intenter un recours contre une décision qu’on ne lui a jamais notifié ? Sur place, il décrit des agents qui lui disent un peu tout et son contraire, certains lui disent même qu’il va falloir quitter le territoire. Il change de préfecture. Le voilà à Paris, il décrit des files un peu plus courtes, des agents un peu plus aimables. Les deux sont sûrement corrélés.

Moriba a écrit à des officiels, ministres, maire … sans que rien ne change. Alors à défaut de faire changer les choses pour lui, il essaie d’agir pour les autres. Moriba a crée « 1clic1prof », une plateforme qui permet de trouver des professeurs particuliers pour des cours. Il a même été lauréat du concours « Go in SSD » grâce à son projet. Les professeurs répertoriés sur son site lui disent « tu nous crées de l’emploi » et lui souligne la situation en souriant « le sans-papiers crée de l’emploi ». Avec 1clic1prof, il dit viser les habitants des quartiers prioritaires. Il veut montrer que « dans le 93, il y a des jeunes ambitieux qui veulent changer le cours des choses malgré les circonstances de la vie ».

Selon une juriste de l’association « droits d’urgence », la seule voie de régularisation est celle au nom du respect de la vie privée et familiale. Soit au même titre que n’importe quel autre sans-papiers qui ne serait pas né en France et n’y aurait pas passé les premières années de sa vie. Dans un pays pourtant régi par le droit du sol, la situation de Moriba ne vaut pas grand chose devant le guichet d’une préfecture.

En juillet prochain, il a rendez-vous pour déposer à nouveau son dossier. Un rendez-vous qui lui a été donné en août de l’année dernière. Il montre sa feuille de convocation avant de la ranger précieusement.

Moriba a 25 ans, il est sans-papiers malgré ses vingt années passées en France, son pays natal. Sa vie rentrerait bien dans les pages d’un Kafka.

Latifa OULKHOUIR

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