Nous nous installons dans la chambre. Nous y serons plus à l’aise pour discuter. Clara monte sur le lit et s’assoit en tailleur, dos au mur. Je prends place au pied du lit et lui propose de se présenter en quelques mots. « Moi ? », dit-elle d’un air étonné, elle qui du haut de ses 13 ans, n’est pas habituée à l’exercice de l’interview. Je lui demande alors en quelle année elle est arrivée en France. Elle hésite en comptant les années sur le bout des doigts avant que sa grande cousine Ndembo ne vienne à la rescousse : « En 2004, l’année de mon bac. » Clara est originaire de Brazzaville, la capitale du Congo.

« J’aimais bien la vie là-bas, parce qu’il y avait la famille et tout et tout, se rappelle-t-elle avec un sourire radieux illuminant son visage lorsqu’elle parle de ses proches. Mais pendant la guerre, il y avait des petites fusillades, des trucs comme ça. » « Petites fusillades? », dis-je, étonné face à l’apparente sérénité de la jeune adolescente. « Oui on était habitué mais on avait toujours peur. » Et puis un jour eut lieu cette « grosse fusillade » qui conduisit Clara et toute sa famille vers l’exil. « J’avais cinq ans. Ce jour-là, il y avait une petite fête pour l’anniversaire d’une voisine. On a entendu des coups de feu, alors on est tous allés se cacher dans la chambre, car parfois les soldats entraient dans les maisons pour voler et violer les gens. »

Sa langue se délie alors, et ses phrases se font plus longues. « A la radio, ils disaient que c’était vraiment grave cette fois-ci et que l’on devait fuir. On a donc dû faire rapidement nos affaires sans réfléchir. J’avais juste une paire de claquettes sur moi. Mon cousin, lui, est parti sans chaussures, alors on les partageait en prenant chacun une chaussure, raconte la jeune adolescente qui illustre ses propos avec de grands gestes. Je me souviens avoir marché, marché et marché sans faire de pause jusqu’à un autre bled où ma grand-mère connaissait des gens. C’était dans la forêt. Ma grand-mère avait toujours des plans ! », dit-elle fièrement.

Clara raconte posément, comme avec une aisance, cette guerre qu’elle a vécue deux ans. Je lui demande quels sont les autres souvenirs marquants qu’elle a gardés. « Des morts », lance-t-elle, puis elle ajoute : « On avait tellement faim que lorsque que quelqu’un trouvait à manger tout le monde sautait dessus. Parfois, il y avait des mangues et autour plein de cadavres à terre, alors on devait passer par dessus pour chercher de quoi manger. »

Mathieu, le petit dernier de la famille, essaye de se faire remarquer. Il monte sur le lit et entonne l’air d’une chanson de Marc-Antoine, chanteur de Rnb à la mode. Il veut à tout prix rester dans la chambre auprès de ses grandes sœurs. Clara poursuit avec le récit d’un autre souvenir: « Les soldats avaient fait deux colonnes, filles et garçons. Tout le monde faisait la queue. Ça allait de Franprix au stade, indique-t-elle à ses cousines pour donner un ordre de grandeur. Le Franprix était situé à dix minutes à pied de l’immeuble. Les soldats venaient nous voir les uns après les autres. Comme j’avais beaucoup de cheveux, on cachait les billets à l’intérieur et on me faisait de grosses nattes puisque les soldats n’allaient pas penser à cette cachette. J’avais vraiment peur », avoue-t-elle à ses cousines qui découvrent une autre facette de son histoire.

Clara a trois grandes sœurs. « La plus grande a la trentaine. La deuxième est morte pendant sa grossesse car elle était malade. » Les larmes commencent à lui monter aux yeux lorsqu’elle tente de m’expliquer sa maladie. Et la troisième a 22 ans. « Je ne les ai jamais revues depuis mon départ. » Je lui demande comment elle arrive à vivre loin de sa famille. « Ça me fait bizarre de juste les entendre au téléphone. J’aimerais bien y retourner pour les revoir. » Clara s’effondre. Je me sens coupable et lui propose de faire une pause. « Non », dit-elle en séchant les larmes qui ruissèlent sur ses joues.

Ndembo, sa grande cousine, assise sur le fauteuil du bureau surchargé, pose la main sur son épaule. « Pardon », s’excuse Clara. « Non c’est de ma faute », lui dis-je, vraiment confuse. Je lui propose de tout arrêter. « Je veux bien continuer. J’ai commencé, je ne vais pas arrêter là ! », rétorque-t-elle, déterminée à raconter ce qu’elle a traversé pendant ces années de conflit. La distance témoin-journaliste semble s’être estompée. Moment de silence dans la pièce. Je reprends l’interview.

« Tu pleures souvent en te rappelant ces moments ? – Oui, la nuit. » Nouvelle pause. « Je pleure souvent, pour rien en même temps ». « Ça c’est de la faute des dramas ! (DVD inspirées de mangas) », lance Ndembo en plaisantant. Nous nous mettons à rire pour évacuer la tension. « Et à ce sujet je te conseille… », renchérit la plus grande des cousines en montrant toute sa collection de films asiatiques alignés sur le bureau. Je n’ose plus poser de questions pour ne pas la chagriner davantage.

Elle continue : « Des fois, tu vois une personne qui court à côté de toi et l’instant d’après elle est à terre. Des mères en pleurs cherchaient leurs enfants parmi la foule qui fuyait les tirs des mitraillettes. On a vraiment eu beaucoup de chance avec ma famille, réalise-t-elle. On a su rester ensemble. Comme on était nombreux, on se divisait en trois groupe d’environ quinze personnes. » Clara évoque ensuite d’autres difficultés, qu’elle a dû surmonter elle et les siens retranchés dans la forêt : « Je ne pouvais manger que du riz, les autres aliments me rendaient malade. Alors la famille était obligée de se sacrifier en en achetant un tout petit peu pour 1000 francs, ce qui était très cher, raconte-t-elle en me montrant une poignée imaginaire de riz dans sa main. Ça me dérangeait de mettre ma famille dans cette situation, alors parfois je les regardais manger sans rien dire. »

Un événement l’a profondément marquée : « Un après-midi, une de mes sœurs est allée chercher de l’eau car on avait vraiment soif. Elle est revenue en pleurant. Ma grand-mère et d’autres femmes l’ont réconfortée. Je n’oublierai jamais cette image, voir ma sœur pleurer. Quand on est revenu à la vie normale, elle a arrêté de parler. Je n’ai jamais demandé ce qui c’était passé. » Clara fait silence et reprend : « Une de mes tantes avait du mal à avoir un enfant. Elle a finalement eu un garçon. A un an, il était couvert de boutons, malade. Il était en train de mourir dans ses bras. Nous sommes restés silencieux autour d’elle. On pouvait entendre l’enfant qui avait du mal à respirer, confie-t-elle en imitant les suffocations du nourrisson. Lorsque le bébé a respiré pour la dernière fois, la mère a juste fermé les yeux, se souvient Clara, la gorge nouée. Elle ne voulait pas se séparer de son enfant mort. »

Arrive le moment pour la famille de rentrer à Brazzaville une fois la guerre finie. « Lorsque j’ai appris que mon cousin et seul ami était parti, j’étais vraiment effondrée. Je ne savais pas au départ que moi aussi j’allais venir en France. C’était un mercredi soir et mon oncle m’a dit: «  Qu’est-ce que tu fais dimanche ? Tu as de beaux vêtements ?  » Je suis partie très brusquement sans pouvoir dire au-revoir à tout le monde. A l’aéroport, à Paris, ça faisait bizarre de ne voir que des Blancs, se rappelle la jeune fille avant de se mettre à rire. Maman m’a accueillie en souriant, se souvient Clara en évoquant l’accueil de sa nouvelle famille – son oncle et sa tante qu’elle considère comme ses parents. Et puis quelqu’un m’a mis un grand manteau sur le dos. C’était le daron ! (l’oncle) », rigole l’adolescente provoquant ainsi un éclat de rire dans toute la pièce.

Elle poursuit son histoire. « Une fois arrivés en voiture à Bobigny, il (le « daron ») m’a dit : “ Voici ta nouvelle ville ! ” La chose qui m’a le plus marquée, c’était le ciment partout par terre. Mais je m’attendais à mieux en fait. » « C’est ici que l’on vit », lui a alors indiqué son père d’adoption en pointant du doigt leur immeuble. « Je me suis dit  » Whouaw c’est grand!  », parce que je pensais que tout le bâtiment était à nous », se moque Clara de sa naïveté d’enfant. Le lendemain soir mes cousines sont rentrées. Et là, l’une d’elles a dit: « Maman ! Pourquoi elle porte mon pyjama ? » Les deux sœurs présentes dans la chambre se mettent à rire. Clara reprend : « J’étais gênée mais ensuite, tout s’est bien passé. »

La grande sœur complète : « Une fois rentrée à l’école, tu t’es adaptée. – Je suis au moins restée deux semaines à la maison avant d’aller à l’école, se remémore Clara. Je regardais la télé pour passer le temps mais il y avait tellement de télécommandes que je ne savais pas laquelle était la bonne pour changer de chaîne. – Alors, c’est pour ça que tu regardais toujours Alerte Cobra! La série que personne ne regarde », réalise Yasmine, restée debout adossée au placard en explosant de rire. « A l’école, je me sentais à l’écart. J’avais du mal à leur parler parce que je ne parlais pas très bien le français, en même temps, dit-elle en se sous-estimant. Les enfants sont toujours méchants avec les nouveaux. Surtout les garçons, qui se moquaient de moi en disant «  t’es une blédarde! « , par exemple. C’est maintenant que je me rends compte de leur cruauté. »

Clara est aujourd’hui en classe de quatrième et souhaite s’orienter vers un métier de styliste ou de dessinatrice. J’ai vraiment été impressionnée par sa grande force de caractère et par sa persévérance tout au long de notre entretien. Espérons quelle aille maintenant au bout de ses rêves.

Mathy Mendy

Mathy Mendy

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