Le Bondy Blog : Qui êtes-vous Mohamed Ghilli ?

Mohamed Ghilli : Je suis issu de Sevran. J’ai grandi à Sevran et j’y habite encore. Je suis investisseur en capital risque chez XAnge. Je suis dans l’écosystème de l’innovation et des start-up depuis 4 ans. J’ai un parcours très atypique, comme beaucoup de gens qui évoluent dans cet environnement. Je ne rentre pas dans les cases. J’ai d’abord été entrepreneur juste après le bac, pendant 5 ans. J’ai repris mes études pendant ma période d’activités. Je me suis arrêté en 2008 pour aller à l’université. Je suis revenu dans le monde professionnel avec le métier d’investisseur. J’ai rejoint le groupe Siparex. Je travaille aujourd’hui pour la société XAnge qui crée de l’investissement dans des start-up innovantes.

Le Bondy Blog : Vous avez créé en 2009 l’association IDÉES à Sevran. Quels sont ses objectifs ?

Mohamed Ghilli : Elle accompagne chaque année 150 jeunes dans leurs études. L’idée derrière ce projet, c’est de dire que l’environnement socio-culturel et l’aspect psychologique sont importants dans la réussite au haut niveau scolaire. Quand on est dans un environnement plus favorisé, on a les codes, la compréhension qui permettent d’avoir confiance en soi. On a développé un programme de coaching de confiance en soi avec des collégiens de Sevran. Notre constat, c’est que leur environnement naturel manque de références. Les jeunes n’ont pas de références auxquelles s’identifier. On veut les pousser à aller jusqu’au bout de leurs capacités. On leur dit : « va au bout de ce que tu es capable de faire ». Par exemple, on a demandé à des élèves de 6ème ce qu’ils souhaitaient faire. À 10 ou 11 ans, certains ne sont pas limités par la réalité, on veut encore être astronaute ou président. Une jeune fille a répondu qu’elle voulait ouvrir un bar à chicha. Quand on creuse, c’est très révélateur comme perspective, on comprend que c’est un exemple de réussite qu’elle a autour d’elle. Elle est tout de suite dans la solution très pragmatique de trouver une issue. On demande aux élèves de Terminale S ce qu’ils veulent faire après le bac, on a une proportion importante d’élèves qui souhaite faire des études courtes (BTS ou un DUT). On s’aperçoit qu’il y a un manque de confiance, ils ne savent pas à quoi sert le diplôme, ils font donc des études courtes pour trouver un emploi rapidement et faire plaisir aux parents. On ne peut pas accepter que dès le plus jeune âge, les rêves soient bridés.

Le Bondy Blog : Et StartUpper Academy ?

Mohamed Ghilli : C’est le même fondement. On constate qu’il y a une forte dynamique autour des start-up. Par exemple, la French Tech a été créée par le gouvernement en 2013, et il y a de nombreux événements autour des start-up… On se rend compte toutefois que cette dynamique est cloisonnée à Paris, elle a du mal à passer le périphérique. Aujourd’hui, on est quand même dans une opportunité pour tout le monde, parce que pour créer une start-up, on n’a pas besoin d’avoir des diplômes qui vont bien. Il suffit d’avoir les capacités, la bonne idée. C’est une opportunité qui est ouverte à tous. Il y a beaucoup de changements qui se font dans le monde de travail et de l’entrepreneuriat, on veut inclure tous les territoires d’Île-de-France dans cette dynamique. L’idée de la StartUpper Academy, c’est de dire qu’il faut prendre le virage de l’innovation. Sauf que le scope aujourd’hui est parisien. Si on veut capter tous les potentiels et maximiser nos chances d’avoir des BlablaCar, Heetch, Ventes-Privées, etc., des start-up qui ont commencé dans un garage et qui valent aujourd’hui plusieurs millions voire milliards, on doit inclure le maximum de gens dans cette dynamique. Avec StarUpper Academy, on veut élargir le scope de Paris à toute l’Île-de-France et à sa périphérie. Dans le format et l’impact sur les populations dans les banlieues, on essaye de fouiller toute la Seine-Saint-Denis pour trouver des start-up au stade très jeune. Notre impact est double : on essaye d’avoir le maximum de candidatures. Puis, on sélectionne sur dossier une dizaine de start-up qui vont pitcher devant un jury de professionnels et avoir un premier feedback.

Le Bondy Blog : Quels sont les critères de sélection ?

Mohamed Ghilli : La première édition se déroule en Seine-Saint-Denis. Le concours, totalement gratuit pour les candidats, cible prioritairement de jeunes projets en phase de démarrage qui devront remplir plusieurs critères de sélection : avoir un projet élaboré, une équipe constituée avec au moins deux associés, et surtout ne pas avoir levé plus de 100 000 euros pour son projet. On vise les projets prometteurs de la Seine-Saint-Denis qui ont du mal à trouver les premiers fonds. Ce sont des projets très jeunes mais qui sont bien aboutis dans la tête des candidats. La StartUpper Academy s’articule autour de trois grandes étapes : l’appel à candidature qui court jusqu’au 10 février, suivi d’une sélection de quatre start-up le 12 février. La finale est prévue à Sevran sous la forme d’un battle de pitch sur un ring jeudi 2 mars. A l’issue des sélections, les finalistes bénéficieront d’une formation intensive de levée de fonds pour préparer le battle. Lors de ce programme, ils y rencontreront des investisseurs et seront formés à la prise de parole avec un coach spécialisé. En présence d’un jury de renom, les finalistes seront soumis au vote du public, en mode The Voice, l’idée étant de confronter leur vision d’une start-up à celle de professionnels avertis qui sont les membres du jury. Le gagnant de la première édition repartira avec une bourse de financement et une année d’accompagnement dans un incubateur francilien. Une aide qui lui permettra de développer son projet.

Le Bondy Blog : Quel regard portez-vous sur l’entrepreneuriat dans les banlieues ?

Mohamed Ghilli : Il y a une énergie importante, on a une forte proportion de personnes qui veulent entreprendre en Seine-Saint-Denis, c’est peut-être historique, je ne sais pas quelles sont les causes. Mais tout le monde a l’âme d’entrepreneur, tout le monde veut entreprendre. Si on arrive intelligemment à leur donner les bons outils, à les intégrer dans les bons réseaux et à leur permettre d’accéder à des financements, on peut faire des choses énormes. C’est notre objectif avec StartUpper Academy. Plutôt que d’avoir une situation ghettoïsée où il y a des problèmes sociaux qui coûte à l’État, on peut transformer ce point en quelque chose qui va créer de la valeur, qui va pousser l’économie française. Ma principale préoccupation, c’est de faire prendre conscience de cet enjeu aux autorités et à l’opinion publique.

Propos recueillis par Leïla KHOUIEL

Crédit photo : Felipe Paiva

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