« Ils » sont arrivés ce matin-là de bonne heure, en janvier. Une équipe de France 2 de passage à Bondy, pour faire un sujet sur l’école du blog du samedi. Entre chaque prise, j’entendais la cameraman souffler ou soupirer. A portée d’ouïe, ils ne semblaient pas heureux à la télévision. Moi qui avais espéré travailler dans un « grand média » lorsque j’étais plus jeune, la caméraman et le preneur de son ne donnaient pas l’impression de s’épanouir dans le leur. L’une disait à l’autre : « De toute façon, c’est ce qu’il voulait, Sarkozy : mettre au pas la télévision publique et satisfaire les télés privés. »

J’intervins alors dans leur dialogue et leur demandai sur quoi il portait exactement : « On parle bien sûr de la mesure de Nicolas Sarkozy de supprimer la publicité dans les télévisions publiques. » Je leur fis remarquer que cette mesure était une idée très ancienne, qui avait été défendue par la gauche. Ça leur faisait une belle jambe. « On dirait qu’il a fait ça pour satisfaire des amis qui ont des chaînes privées », dirent-ils. Sur quoi, moi : « Mais enfin, ça peut être pas mal une chaîne sans publicité, vous n’allez pas vous battre pour défendre les couches Pampers quand même ! » Mon trait d’humour ne les amusa pas.

« Le problème, dit la caméraman, c’est que le président affirme que cette réforme doit être faite à périmètre constant [c’est-à-dire sans remettre en cause les programmes et sans privatiser une partie de chaînes ou des radios]. Le problème, reprit-elle, c’est que l’Etat est un très mauvais employeur et un très mauvais payeur : si le budget dépend entièrement de lui on n’aura aucune garantie de la pérennité financière des chaînes publique, et l’on ne pourra rien y changer ! »

Leur véritable inquiétude consistait donc dans la dégradation du service public en raison du manque de moyens financiers qui résulterait de la mise en œuvre cette réforme : « Au final, si ça ne marche pas, ce sera encore nos postes qui vont sauter », affirma-t-elle. Dans son discours, on comprenait la crainte d’une reprise en sous-main de l’information publique. Les habitants des quartiers populaires sont bien placés pour savoir qu’il est permis de douter, par moment, de la parole de l’Etat. Cette petite femme brune aux cheveux courts parlait à voix basse mais avec véhémence. On sentait l’ « ancienne » de la chaîne qui avait des convictions syndicales et une éthique professionnelle chevillée au corps. Le preneur de son, lui, acquiesçait : « Même si je ne travaille pas directement pour France 2 [il est employé en freelance par une entreprise privée], on a tous le sentiment que rien de bon qui va sortir de ça. »

J’en étais là de cette conversation que j’avais laissée dans mon carnet de notes, posé sur un coin de mon bureau lorsque mon téléphone sonna. « C’est K… de France2. On s’était parlé à propos de la réforme de la publicité sur les chaînes publiques. Je vous appelle parce que j’ai besoin de votre aide, me dit-elle, le service public a besoin de votre aide [celle du Bondy Blog]. Nous allons faire grève et nous avons besoin que les médias alternatifs en parlent. Une manifestation est prévue dans l’après-midi [ce mercredi] à Paris. Le mouvement s’annonce massif à France Télévisions. Nous avons fait une assemblée générale qui a rassemblé lundi 500 personnes mais ce serait bien que vous relayiez notre message pour que le soutien soit maximum. ».

A la fin de la conversation, j’appelle Sylvain, journaliste à France 2, qui me confirme l’ampleur du mouvement. « C’est la première fois depuis l’éclatement de l’ORTF que des préavis de grève intersyndicaux sont déposés dans l’ensemble de l’audiovisuel. Je ne suis pas dans la maison depuis longtemps, mais c’est impressionnant. La plupart des services sont en grève. Certains à 100%. »

En raccrochant, je me demande vraiment ce que le président de la République est allé faire dans cette galère : la suppression de la publicité sur les chaînes et les radios publiques. Parce que, à sa place, je n’aimerais pas énerver des gens qui ont pour métier de parler de ma personne et de ma fonction présidentielle à des millions de Français. Nicolas Sarkozy est-il lui-même convaincu de la pertinence de cette réforme ? Rien n’est moins sûr. Une rumeur veut qu’il l’ait lancée en pâture lors de sa conférence de presse de rentrée en janvier parce qu’il n’avait pas grand-chose de croustillant à annoncer ce jour-là.

Axel Ardes

Ceux qui désirent participer à cette grève peuvent se rendre au Pont de l’Alma à 14 heures. Une pétition est également mise en ligne sur le site : http://sauvonslatele.com

Axel Ardes

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