Je dormais paisiblement ce samedi matin, quand je sentis une main passer dans mes cheveux. Puis des poings pleuvoir sur mon crâne. « Lève-toi bon à rien ». J’ouvris les yeux : ma mère.  Je zyeutais le réveil : 8h50. La veille, j’avais pourtant expliqué, individuellement, à chacun des membres de la famille, que je ne voulais pas être dérangé avant 10 heures.  Ils s’en foutent de moi, de ce que je veux. Je le savais en plus. Mais hier, j’ai eu un moment d’égarement. Ça arrive.

Je me lève. Ma mère est déjà prête. « Tiens, tu viens avec moi au marché. Thierry Roland est mort ». Sans transition. J’en ai vacillé. « Thierry Roland, celui que Papa détestait et avait mis au même rang que les grands criminels de guerre ? Celui à cause duquel Papa baissait le son de la télé pour, je cite, « éviter d’écouter ses blagues de pochtron » ? Celui pour qui Papa avait esquissé un petit salut (presque) sympathique de la main quand TF1 l’éjecta ?

J’allumai illico les infos. On ne sait jamais. Jadis, ma mère m’avait déjà annoncé la mort de Martine Aubry, Enrico Macias et Dave. Là, c’était vrai : Thierry Roland est parti, à 74 ans. Ça arrive aussi. Je lui avais causé une fois. Un mec plutôt cool, qui n’avait pas vraiment digéré son éviction de TF1 et de l’émission culte « Téléfoot », qui était un peu son bébé : « Le dimanche matin, sur mon plumard, je n’allume pas la télévision. Pourquoi ? Ben parce qu’il n’y a plus les buts de la Ligue 1 ».

Derrière un micro, il avait un côté beauf Thierry. Un gros côté beauf même, qui m’agaçait souvent.  Ce n’est pas mon père qui m’aurait contredit, lui qui ne lui a jamais pardonné son dérapage sur Ali Bennaceur, l’arbitre du match Argentine-Angleterre à la Coupe du Monde 1986 : « «Honnêtement, Jean-Michel, ne croyez-vous pas qu’il y a autre chose qu’un arbitre tunisien pour arbitrer un match de cette importance ? ». La vie de mon père changea à ce moment. Il décida que la croisade anti-Roland serait l’une de ses grandes causes footballistiques. Avec son lot de bavures. Forcément.

En 1987, mon père avait demandé à deux collègues à lui de le rejoindre dans une salle mal éclairée. Ils s’appelaient Thierry et Roland. Il les a cognés. Un an plus tard, « Thierry Roland » devenait une insulte dans sa bouche. J’avais signé le carnet de correspondance à sa place pour justifier une absence. J’avais séché la musique, pour manger un Sundae à la fraise au Mc Do : « Espèce de Thierry Roland va ! J’ai honte de toi. Un vrai Roland celui-là !».

Après le 1er but de Zidane en 98 et les jubilations de Thierry et son compère Jean-Michel Larqué, mon père se roula par terre : « Haaa Thierry Roland est dans ma tête, on dirait qu’il me parle à moi, sors de là, je t’en supplie, arrête ».  Quand il reprit ses esprits, il coupa le son et se chargea de commenter himself la fin du match : « J’ai connu un Zidane il y a quelques années.  C’est son père, c’est sûr. Tu peux dire à tes copains que ton père connaît Zidane. »

Mais je dois quand même reconnaître que Thierry Roland était un symbole pour moi. J’ai grandi avec lui.  Mes plus beaux souvenirs footballistiques, c’est avec lui. Cette douce époque où le service public ne devait pas ruser pour montrer un but ; où le français moyen n’avait pas besoin de prendre un crédit pour regarder un match. Les joueurs avaient des bourrelets, des tignasses brossées à l’eau chaude pour la photo, qui frisaient au fil des minutes. Ils marquaient une frappe en lucarne tous les solstices, étaient logiquement fatigués à la 90e minute. Thierry Roland me l’avait dit d’ailleurs, nostalgique : « Avant tu rentrais dans la voiture d’un joueur après un match. Mais là tu as des Cristiano Ronaldo, des Franck Ribéry… »

Même mon père avait protesté lors de son éviction de TF1 : « Il ne mérite pas ça ! ».  C’en était fini des blagues pourries et des vannes douteuses, qui nous faisaient la soirée avec les potes quand on passait des heures avec faire des débriefings de matches :

–          « Il y a deux Lee sur le terrain Thierry »

–          « C’est un grand appartement »

Les best-of de ses plus belles punchlines pullulent sur la Toile.  Il y en a pour tous les goûts, du « fauché comme un lapin en plein vol » au « c’est pas un vrai blond, on va demander à Madame, mais je ne pense pas que ce soit un vrai blond » ; du « pour les Marocains, le couscous est cuit » au « les Roumains sont des voleurs de poules ».

Il est parti pendant l’Euro de foot. Il devait le commenter, avant de renoncer pour quelques pépins de santé. Juste après la victoire de la France aux dépens de l’Ukraine (2-0). D’un AVC paraît-il. Une vraie saloperie ce truc. En rentrant du marché, mon cousin était scotché devant la télé. « On rigole moins avec Christian Jeanpierre ». C’est sûr. J’entre dans la cuisine. Le cousin a bouffé toutes les chouquettes. Presque une vingtaine. Il y a des samedis comme ça.

Ramses kefi

Articles liés

  • À Paris, la Modest Fashion fait le show et s’engage

    Pour la première fois en France, un événement dédié à la mode pudique a vu le jour. Organisé par l’agence et média Modest Fashion France, l’événement « Modest Fashion Summer Session » s’est déroulé du 7 au 8 mai 2022. Étoffes chatoyantes, clientes enjouées, talks à thèmes et défilés étaient au rendez-vous. Retour sur un événement aussi stylé que politique.

    Par Sylsphée Bertili
    Le 16/05/2022
  • Aux Pavillons-sous-bois, des mois sans anglais ni histoire pour des troisièmes

    Au collège Anatole France, aux Pavillons-sous-Bois, pendant des mois certains élèves de troisième n'ont pas eu de professeur d'histoire-géographie, ni d'anglais. Alors même qu'ils et elles préparent le brevet. Une situation chaotique que beaucoup d'établissements dans le département de Seine-Saint-Denis ne connaissent que trop bien. Reportage.

    Par Hadrien Akanati-Urbanet
    Le 11/05/2022
  • Objections, des poèmes pour raconter les comparutions immédiates

    Le 15 avril est paru Objections, Scènes ordinaires de la justice, un livre de l’historien et poète, Marius Loris Rodionoff. Il y raconte en poèmes les comparutions immédiates auxquelles il a assisté entre 2015 et 2019, dans les Tribunaux de grande instance de Paris, Lille et Alençon. Un livre percutant dont les portraits qui s’enchaînent nous montre la misère sociale et la violence de cette justice ordinaire qui condamne et emprisonne chaque jour. Critique.

    Par Anissa Rami
    Le 10/05/2022