Kessous or not Kessous ? Voilà une question qui n’a cessé de me hanter, nuits et jours, bien avant que Mustapha Kessous, journaliste au Monde, ait écrit son récit dans les colonnes de son journal. Longtemps, j’ai refusé de regarder la vérité en face, car je savais qu’elle détruirait aussi une partie de mon enfance. « J’aime ce pays, j’ai versé mon sang pour cette patrie et je ne le regrette pas. » Cet homme qui prononce ces paroles est un ancien combattant de la Seconde Guerre mondiale. Il a perdu son bras gauche lors d’un bombardement, alors qu’il se trouvait avec sa compagnie en première ligne sur les collines de Provence.

Depuis que les armes se sont tues, en Europe, le 8 mai 1945, il ne rate jamais une cérémonie officielle afin de rendre hommage à ses frères d’armes. Engagé volontaire à 16 ans dans l’armée française, il reste au crépuscule de sa vie un défenseur acharné de la patrie des Gaules. Cet homme est né le 20 avril 1923 à Tataouine, ville du sud de la Tunisie. Cet homme est mon grand-père.

Longtemps, il fut l’homme qui m’enseigna l’amour de la France et la fierté d’être français. Je me souviendrai toujours du jour où il m’offrit, j’avais 12 ans, de la littérature. « Voilà je t’ai apporté « Le temps des secrets », « Le temps des amours », « Le château de ma mère » et « La gloire de mon père ». Tous ces livres sont de Marcel Pagnol, un écrivain fabuleux. Il s’y dégage un amour de la Provence. Tu tomberas amoureux de ces paysages et tu d’identifieras au petit Marcel. »

Mon grand-père voulait que je vive pleinement ma « francitude », sans complexe. Souvent, lorsqu’il venait nous rendre visite, il nous réunissait mes frères et moi afin de nous raconter une période de l’histoire de France ou nous lisait un paragraphe de la littérature classique. J’ai longtemps idéalisé mon « papi », je voulais tant lui ressembler, il aimait la France, je l’aimais aussi, il se sentait français, je me sentais français aussi. Mais un jour, cet amour commença à se fissurer.

C’était en 1995, mon grand-père se trouvait dans le salon, ma mère à côté de lui. Ils remplissaient à la hâte un dossier de demande de naturalisation. « Papi, tu n’es pas français ? » C’est ma mère qui répondit à sa place : « Non, il n’a jamais fait la demande. Il faut qu’il la fasse, car actuellement il ne touche que 200 euros de pension d’ancien combattant, et en tant que français il percevra prés de 1500 euros par mois. »

J’étais effondré. Je ne comprenais pas qu’un homme infirme de guerre, soit dans l’obligation d’effectuer des démarches de naturalisation. N’y a-t-il pas plus grande preuve d’appartenance à un pays que le don de sa vie ? Et pourquoi tous les anciens combattants ne sont-ils pas logés à la même enseigne ? Quelle différence y a-t-il entre un infirme de guerre tunisien et un autre, français, dès lors qu’ils ont combattu dans la même tranchée ? Mon papi insista pour que je n’aie de rancœur vis-à-vis de la mère patrie. J’acquiesçai.

Tout au long de ma scolarité, je n’ai jamais subi aucune brimade raciste ou xénophobe. Convaincu pas les propos de mon papi, je me sentais français et fier de l être. Mais les choses se gâteront à mon entrée dans la vie active. A l’âge de 26 ans, j’intègre une grande banque française en tant que conseiller financier. Dès mon premier contact avec mon directeur agence, je compris que quelque chose ne tournait pas rond : « Ecoute, Nouri, tu sais, ici, notre clientèle est un peu vielle France. J ai demandé à la Direction régionale de te faire tes cartes de visites en ne mentionnant que ton nom, Nouri, ça passe mieux », m’informe-t-il.

Sur le coup, je ne réalisai pas trop ce qu’il me disait, j’étais surtout choqué par son tutoiement. Après avoir retrouvé mes esprits, je lui rétorquai : « Monsieur Durand, je refuse. Je vous demande de bien vouloir indiquer mon identité complète. » Après un long silence, il sourit nerveusement et me dit « Ok, d’accord, mais vous avez intérêt à faire vos objectifs ! ». Ah ! Bizarre, il me vouvoie maintenant.

Un autre jour, je lui présente un dossier de prêt immobilier afin qu’il porte sur le document sa validation. « Tu as vu le nom ? Ce n’est pas très français », dit il. Un peu énervé, je lui réponds : « Je ne vois pas le rapport, le client présente toutes les garanties qui justifient qu’on lui accorde un crédit immobilier, l’origine n’est pas un critère de sélection. » Il souffle et signe sans broncher.

Avec la clientèle, le rapport était assez particulier. Pour la plupart d’entre eux, ils ne pouvaient s’empêcher de me poser cette fameuse question : « Monsieur Nouri, vous êtes de quels pays ? » Au début, j’étais vraiment gêné par cette question. « Euh… Ben, je suis français… Et mes parents sont tunisiens » Dés lors que je prononçais le mot tunisien, je sentais un soulagement de leur part : « Ah ! Les Tunisiens, ils sont gentils, vous savez, j’ai été dans votre pays pour les vacances, vraiment, vous êtes accueillants et votre président, quel homme, au moins chez vous, il n’y a pas d’islamistes, ce n’est pas comme en Algérie. » J’avais envie de leur dire : « J’en ai rien à foutre de la Tunisie, je suis né à Paris et mon papi a donné son sang pour ce pays. » Mais je ne le pouvais pas, car j’étais avant tout un commercial.

Une fois, un de mes clients s’est permis de proférer des propos racistes : « Vous savez, j’ai fait la guerre d’Algérie, et quand je vois tous ces Bougnoules qui profitent de notre pays, j’ai vraiment les nerfs à bout, y en a marre. Vivement qu’ils dégagent. Vous n’êtes pas d’accord avec moi, Monsieur Nouri ? » Moi, très embarrassé : « Euh… Si, sûrement. Si vous le voulez bien, on va maintenant regarder votre portefeuille bourse. » De toute évidence, compte tenu de la qualité des mes conseils, ma clientèle m’as toujours accepté, mais pas comme je le souhaitais. « Vous savez, Monsieur Nouri, vous n’êtes pas comme les autres, c’est dommage qu’ils ne sont pas comme vous, le pays se porterait mieux. »

Après plusieurs années professionnelles passées à Paris, j’ai décidé de m’expatrier à Bruxelles, j’y ai travaillé pendant trois ans dans une agence bancaire de la Deutsche Bank, dans une commune francophone, Wavre. De cette expérience, je retiens que je n’ai jamais ressenti de mal être. Mes clients me voyaient comme leur banquier. Point final.

J’ai compris une chose : être français, c’est être fier, aussi, de ces origines. Longtemps, j’ai voulu me démarquer, je vivais avec l’idée que je n’avais pas d’origines, que la Tunisie était le pays de mes parents, pas le mien. Mais un arbre ne peut vivre sans ses racines. Mon grand-père est aujourd’hui très malade, il ne peut plus parler. Il y a quelques semaines, je lui rapportais les paroles de Brice Hortefeux. Des larmes coulaient sur son visage.

Chaker Nouri

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Chaker Nouri

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