Adossés à la porte blanche du petit local d’Urban Vibration School, en plein cœur de la cité HLM des Aubiers à Bordeaux, trois jeunes hommes tentent de faire passer le temps comme ils le peuvent. Les mots sont rares, la douleur et la gravité toujours palpable dans les échanges. Yann, Dylan et Mehdi* sont les amis de Lionel, 16 ans, tué par balle, le 2 janvier sous leurs balcons, sous leurs yeux.

Yann porte encore un plâtre au bras : une balle a traversé son biceps et son omoplate. Malgré la douleur, la peur aussi, tous les trois veulent parler de cet ami qu’ils aimaient, un frère avec qui ils ont grandi, et qui leur manque terriblement.

Au rez-de-chaussée d’un immeuble du quartier, juste en face de la place Ginette Neveu, où la fusillade a eu lieu, les yeux n’oublient pas l’effroyable. « Je repense tout le temps à Lionel, à la scène. Je n’arrive pas à dormir », souffle Yann. Lui non plus « n’arrive pas à y croire ».

Mais ce n’est pas possible, tu ne peux pas tuer un enfant. 

Les mots sont difficiles. Les voix éteintes, des semaines après le drame. Cédric, coach sportif, connaissait Lionel depuis qu’il avait 9 ans : « Je n’arrive pas à y croire alors que je me suis occupé du corps. Mais ce n’est pas possible, tu ne peux pas tuer un enfant ». 

Lionel a été tué à l’âge de 16 ans, dans son quartier des Aubiers

« On est traumatisés et on le sera peut-être encore parce qu’on ne l’a jamais vécu ici. J’espère que d’autres quartiers n’auront pas à le vivre non plus », souhaite Nourah Boulsennane, coordinatrice de l’association Urban Vibration School, présente dans le quartier depuis 2007. À la mort de Lionel, un soutien psychologique a été mis en place pendant une semaine. Depuis, c’est à l’association où le jeune homme avait ses habitudes, que l’on tente d’avancer, « ne jamais baisser la tête, jamais baisser les épaules », comme le dit Yann.

Samba est éducateur. Il connaissait bien Lionel, qu’il avait en entrainement de foot. « Depuis que ça s’est passé, je n’ai jamais fait autant de cauchemars, alors que je n’étais même pas là. » Dylan et Yann, eux y étaient.

Dans la nuit du 2 au 3 janvier, quelques minutes avant les tirs, place Ginette Neveu, Dylan aperçoit une voiture noire aux vitres teintées, passer deux fois. C’est le couvre-feu, les commerces sont fermés. Depuis le mois de ramadan dernier, Lionel et Yann avaient installé un stand, pour pallier à la fermeture de la boulangerie. Lionel avait prévu d’aller passer ses vacances scolaires au ski avec sa bande.

« On faisait ça pour gagner un peu de sous, se faire plaisir pendant les vacances ». Aux habitants des Aubiers, ils vendent des canettes, des tiramisus… Dans la soirée, Dylan descend de chez lui pour rejoindre Lionel et Yann, avec d’autres jeunes. Ils sont nombreux sur la petite place. « Et après, ça a tiré », se souvient Dylan.

Ils ont tiré sur tout ce qui bouge, tout ce qu’ils voient. Ils n’ont pas cherché à comprendre.

« Ils ont tiré sur tout ce qui bouge, tout ce qu’ils voient. Ils n’ont pas cherché à comprendre », rapporte la coordinatrice d’Urban Vibration School. Vers 23 heures, des individus tirent à l’arme semi-automatique sur les jeunes. Selon Nourah, « ils les ont coursés jusque dans l’escalier ». Quatre autres personnes sont blessées.

Le corps de Lionel, en arrêt cardio-respiratoire. Cédric raconte, choqué : « Le petit, il est tombé net, avec un morceau de pizza dans la main. Et les yeux ouverts comme ça. C’est moi qui lui ai fermé les yeux ». Grièvement blessé, Lionel décède peu après son arrivée au CHU de Bordeaux, des blessures reçues à la nuque.

Une quarantaine de douilles sont retrouvées sur les lieux. Quatre jeunes, âgés de 18 à 21 ans, ont été déférés au parquet de Bordeaux et mis en examen pour “meurtre”, “tentative de meurtre en bande organisée”, “participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d’un crime” et placés en détention provisoire.

Des premiers secours tardifs selon les proches

Après la fusillade, le 6 janvier, Pierre Hurmic, édile de la ville de Bordeaux, affirmait sur France Bleu Gironde vouloir « plus de policiers dans les rues », et « lancer un recrutement de policiers municipaux ». Aux Aubiers, depuis la mort de Lionel, certains ne se sentent pas protégés, malgré la présence policière. Cédric, entre autres, s’interroge : « qui est-ce qui doit nous protéger ? C’est la police. Mais la police, elle était où ? ».

Dans le quartier, c’était une petite star …

Jawad a les yeux gonflés de larmes. À 16 ans, il étudie la mécanique. Chaque pas en avant est un gage de promesse tenue pour Lionel. « Je ne l’ai pas dit, mais avant qu’il meurt, il m’avait dit, ‘réussis s’il te plait’. Du coup quand je fais un truc, à chaque fois, je pense à lui. »

Devant les locaux d’Urban Vibration School, Samba rejoint le petit groupe pour parler de Lionel, ce garçon « hyper souriant, avec beaucoup d’humour ». Impliqué dans la vie associative du quartier, il avait le premier rôle dans un film en cours de tournage sur le quartier et ses habitants, à l’occasion des 50 ans des Aubiers. « Dans le quartier, c’était une petite star… Il avait un rire hyper communicatif. Il était hyper rayonnant, c’était…la joie de vivre ».

Autour de lui, ses amis tentent de se concentrer sur les meilleurs souvenirs. « C’est comme s’il était encore là », murmure Dylan « en train de dormir, ou de jouer à la play… il faisait tout le temps ça. »  Lionel « aimait faire le beau gosse » et jouer au foot. Un jeune homme talentueux, « engagé dans le théâtre, la musique, le sport », insiste Nourah.

Ils salissent la mémoire de Lionel. 

À la tristesse, s’ajoute la colère, pour beaucoup aux Aubiers. « Ils salissent la mémoire de Lionel », fulmine Cédric. Le 3 janvier, le maire, Pierre Hurmic affirme à France 3 que la mort de Lionel trouverait sa cause dans une « un banditisme assez organisé, qui ressemble fort à des rixes inter-quartier avec une escalade autour d’un trafic d’arme, d’armes lourdes, d’armes automatiques ». 

Les petits ils ne vendent pas de drogue, il ne faut pas nous mettre tous la même étiquette. 

Samba lance « Oui, il y a des cons, c’est vrai, il y a des vendeurs de drogue, mais c’est 2% du quartier !  On est environ 5000 au Aubiers…on essaie tous de s’en sortir, les petits ne vendent pas de drogue, il ne faut pas nous mettre tous la même étiquette ». Pour lui, « Lionel s’est fait exécuter. Ce n’est pas des rixes entre bandes rivales, il était mineur, désarmé, assis tranquillement, il n’a jamais été dans aucun problème, aucune bagarre de rue, faisait son petit argent, pour aller au ski, pour aider sa mère un petit peu. »

« Un petit s’est fait assassiner. Ses amis ils ont entre 13 et 16 ans, ils ont pris des balles. On n’est pas en Syrie là ! Et pour tous les gens que je rencontre, pour eux, on dirait que c’est banal… », ajoute Samba.

Ici, pour réussir, il faut batailler mille fois plus que les autres.

 

Les amis de Lionel à l’intérieur de leur quartier des Aubiers.

Les Aubiers, un quartier isolé loin de l’attractivité du centre de Bordeaux

Depuis le 26 janvier, après la mort de Lionel, Véronique Seyral est nommée nouvelle adjointe en charge des quartiers des Aubiers, de Chantecrit, de Saint-Michel, de la Benauge et du Grand Parc : elle affirme à France Bleu : « dans ces quartiers, les acteurs de terrain travaillent de manière très isolée, et se font aussi parfois concurrence, ce qui a pu amener au drame de la mort de Lionel. Nous voulons donc y remédier, et être un lien entre eux. »

Nourah ne croit plus aux promesses des élus : « Tu n’attends pas qu’un petit soit mort pour venir dans un quartier et essayer de faire des choses. Il y a eu un assassinat, ils se sentent obligés de faire quelque chose. Parce que sinon, c’est vraiment signer que l’on est abandonné ».

Pour elle, parmi les associations en question, « seules quatre ou cinq œuvrent pour le quartier. Le reste, ils sont là pour mettre une adresse aux Aubiers, pour avoir des subventions. » Depuis la mort de Lionel, « Tout le monde essaie de rentrer dans le quartier », affirme la coordinatrice d’Urban Vibration School. « Mais pas pour nous aider hein, parce qu’il y a un enjeu politique, parce qu’il y a un enjeu financier ».

Depuis le 9 février 2021, la mairie de Bordeaux a installé une permanence aux Aubiers, avec l’objectif affiché de répondre aux problèmes de violences dans le quartier. Depuis le 25 février, elle est ouverte trois fois par semaine pour permettre aux habitants de rencontrer des élus deux fois par semaine.

Au-delà des initiatives trop rares et inefficaces pour l’emploi, l’association Urban Vibration School dénonce encore un manque de moyens, et avant tout d’infrastructures : « Voyez le terrain, c’est moi qui me suis battue pour l’avoir avec Juppé à l’époque. Il en avait marre de m’entendre. »

55% de chômage aux Aubiers en 2019

Au quartier des Aubiers-Lac, la commune promet près de 10 000 nouveaux logements d’ici 2025. En 2015, le quartier est retenu comme site d’intérêt régional signalé par l’ANRU. En 2017 et 2018, dans le cadre de la « concertation sur la prairie des Aubiers », lancée par Alain Juppé, des entretiens sont proposés dans les associations. Mais après les ateliers, le sentiment de différence de traitement par rapport aux autres quartiers de Bordeaux persiste. En 2019, le taux de chômage atteignait 55% de la population du quartier.

Pour les éducateurs d’Urban Vibration School, le problème est plus vaste : « Comment ça se fait que les petits, alors qu’ils ont envie de travailler, qu’ils sont déterminés, ils ne trouvent jamais de stage ? Si on veut nous aider, quelle est la solution ? », interpelle Cédric.

Il n’y a rien pour eux ici, et il faut que ça change. 

« On nous met dans des ghettos. Ici, pour réussir, il faut batailler mille fois plus que les autres », rappelle Samba, éducateur du quartier. La mort de Lionel leur rappelle aussi ce sentiment de ne pas être traités à l’égal des autres quartiers bordelais : « Il n’y a rien pour eux ici, et il faut que ça change », espère Samba. « Sinon, le fait qu’on soit là, qu’on en parle, ça ne sert à rien. On veut du changement. »

En attendant, tous les mercredis, les répétitions pour que le film sur les 50 ans des Aubiers voit le jour ont repris. C’est l’inébranlable force des plus jeunes qui pousse les éducateurs à « ne pas baisser les bras » comme l’évoque Cédric. Nourah s’en souvient : « Ils n’ont pas voulu lâcher le projet des 50 ans des Aubiers. Ils sont venus me voir, ils m’ont dit, on ne lâche rien. On le fait en sa mémoire. Moi je n’y arrivais plus… j’ai dit ok, je vous suis. ». Face à la place Ginette Neveu, ils continuent de se tenir debout, de s’épauler, pour traverser cette épreuve, ensemble.

Floriane Padoan

Certains prénoms ont été modifiés*.

Le service communication de la police, le parquet de Bordeaux, le SDIS33 ont été contactés à de maintes reprises, mais sont restés silencieux face à nos demandes d’interview. 

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