Depuis presque un an, Mamadou n’est plus chez Françoise Cotta, cette avocate du barreau de Paris qui a accueilli de nombreux migrants. Après « dix-huit mois de vacances » comme il le dit avec un humour grinçant, il a pris son envol. Dans le village de Sospel (Alpes-Maritimes) où il nous a donné rendez-vous en soirée, Mamadou apparait changé, serein. Il se tient droit, a le regard confiant, il semble avoir gagné en assurance.

Courant septembre, le poids de l’incertitude s’est évanoui : il a reçu une réponse favorable à sa demande d’asile. Il est officiellement réfugié en France. Ce soir de fin d’été, il boit une bière en terrasse accompagné de sa petite-amie, Fanny, comme un villageois lambda. Mamadou regarde avec appétit l’année qui s’annonce. Plus que jamais il a envie de se battre pour le pays qu’il a fui : le Soudan. D’ailleurs, il se fait aujourd’hui appeler par son nom d’origine, Souar.

« Je veux travailler contre la dictature de mon pays »

Ce prénom, il en est fier comme d’une renaissance identitaire. « Cela signifie couronné », glisse-t-il avec un sourire. Autour du cou, il a noué un cordon avec quatre pendentifs porte-bonheur : une petite pierre verte, une pyramide, un morceau de bois de cerf et une clé, autant de symboles qui lui rappellent au quotidien l’espoir, la motivation et l’énergie positive dans laquelle il a besoin de puiser.

Mamadou a noué un cordon avec quatre pendentifs porte-bonheur.

En février dernier, Souar n’a pas pu commencer ses cours de français comme il l’espérait, lors de notre précédente rencontre. Pour autant, il a mobilisé son temps libre à œuvrer chaque jour à son échelle contre la dictature qu’il a fui. « Je veux travailler pour la démocratie, pour la paix« , affirme-t-il, les yeux pleins d’espoir. Et surtout, pour « que les jeunes lâchent les armes et restent dans leur maison à faire bouger les choses, mais pacifiquement ». Pour les encourager, il utilise le moyen de communication principal des migrants… WhatsApp. « J’ai créé plus de 130 groupes sur lesquels sont réunis plus de 5 000 soudanais, encore au pays, aux Etats-Unis ou en France ». Souar aimerait qu’ils apprennent à se détacher de la dictature, « à penser par eux-mêmes ». Il n’en parle pas directement, par pudeur peut-être.

La femme qui partage désormais sa vie, Fanny, est la première à mentionner ses initiatives politiques. Au printemps dernier, « quand on est allé à Paris pour son rendez-vous avec l’OFPRA, un Soudanais voulait le rencontrer et boire un verre avec lui (…) J’ai appris par la suite que c’était un membre de l’opposition en exil. Il lui a proposé de travailler avec lui ». Mais Souar ne souhaite pas rejoindre un parti politique auquel il n’adhère pas comme le Mouvement populaire de la libération du Soudan. Il insiste là-dessus, pour être certain que l’on ne fasse pas d’amalgame avec le groupe rebelle. « Je ne partage pas leurs idées, ni la violence, mais nous avons quand même un but commun : la paix ».

« En quittant la maison de Françoise, c’est comme si je quittais mon pays pour la seconde fois »

En septembre, Souar a enfin pu commencer ses cours de français, grâce à des associations niçoises. « Je vais à différents cours chaque semaine, mais à partir de novembre je vais pouvoir suivre les classes de l’Etat« , explique-t-il. Mais il n’a pas oublié son objectif premier. « J’aimerais reprendre mes études en sciences politiques et surtout en administration ». A 27 ans, le jeune homme a déjà fait des études d’arabe et de sciences politiques dans son pays mais veut compléter sa formation. Il rêve de la vie de son pays après la dictature. « Pour moi reconstruire le Soudan passe par un lien humanitaire, cette dimension d’entraide, les liens géopolitiques et surtout une bonne administration du pays quand il n’y en a quasiment pas ».

En discutant de politique et de ses projets autour d’un verre, Souar n’en oublie pas pour autant l’année éprouvante qu’il vient de traverser. Voyageur sans bagages, il est parti fin novembre 2016 de chez Mama Françoise. Le jeune homme, épris de liberté, vogue de maison en maison pour de nouvelles aventures. « Mon temps chez Françoise était terminé, je savais qu’il fallait que j’avance dans ma vie », explique-t-il comme une évidence. Cette décision, qu’il mentionne brièvement, l’a plongé dans une période d’incertitude. « J’avais des émotions confuses, contraires, comme si je quittais mon pays pour la seconde fois« , confie-t-il. Dans son nouveau déracinement, il a heureusement pu compter sur Fanny qui l’a « soutenu de son départ de Breil jusqu’à aujourd’hui ».

Il est tombé amoureux d’elle chez Me Françoise Cotta. Un conte de fées sur fond de galères migratoires. A l’époque, la jeune artiste brune aux airs de Barbara joyeuse, donnait sur son temps libre, des cours d’alphabétisation aux migrants qu’hébergeait l’avocate. Le contact passe tout de suite. Au bout de quelques semaines, Souar lui avoue ses sentiments. « Je lui ai dit : « ne me donne pas ta réponse tout de suite », réfléchis-y. Et au bout d’un peu plus d’une semaine, elle m’a répondu qu’elle voulait voir ce que ça pourrait donner aussi« . C’est dans sa petite voiture jaune que Fanny le conduit de Breil à Nice vivre la suite de son aventure. « Je suis resté environs deux semaines chez mon ami Michel, professeur à l’université », raconte le jeune homme. Souar a noué de nombreuses amitiés avec les personnes qu’il a croisées dans la vallée de la Roya. C’est surtout à « son caractère positif », qu’il le doit, insiste sa compagne.

« Il fallait vite apprendre le français, du moins le comprendre »

Malgré son changement constant de logement pendant cinq mois et l’impossibilité de se poser une fois pour toute au même endroit, il reste optimiste. « J’ai une multitude de domiciles différents grâce à mes amis, j’ai eu une chance incroyable ! Je n’ai pas passé une seule nuit dans la rue en France contrairement aux réfugiés que je vois », livre-t-il, reconnaissant. Il retourne régulièrement chez Michel quand il a besoin d’aller faire ses démarches administratives. « J’habite chez lui quand j’ai besoin d’aller en ville ». C’est ensuite chez Brigitte qu’il pose sa valise. La bénévole de Roya citoyenne, qu’il a rencontrée chez Me Cotta, le prend sous son aile dans sa maison du pays niçois. « Elle a des traits de caractères de ma Mama », observe tout sourire Souar en se remémorant la douceur de celle qu’il n’a pas vu depuis près de dix ans. Il trouve ensuite refuge chez Hubert à la Colle-sur-Loup, dans la même région. Là, le Soudanais, toujours attaché à ses habitudes de parfait maître de maison, prend autant de plaisir que chez Françoise à cuisiner pour les autres migrants avec lesquels il partage son quotidien. Fèves, plats en sauce et riz sont souvent au menu.

Au mois d’avril, il entame sa seconde procédure de demande d’asile. Les dix-huit mois d’attente depuis la première touchent à leur fin. « La première fois que j’ai été à la Préfecture, ils m’ont renvoyé vers Forum réfugié (une association d’aide à l’accueil des migrants)« . Fanny l’aide alors dans ses démarches, un véritable casse-tête… « On nous a à nouveau envoyé vers la Préfecture, puis vers Forum réfugié… On a fait des aller-retours interminables pendant quinze jours ! » Finalement après deux navettes entre les services, le couple ne se décourage pas et retourne à la Préfecture de Nice. « Ce jour-là, il y avait deux bénévoles dont Teresa Mafféis [une sexagénaire très active dans la défense des sans-papiers et toujours habillée en vert. Ce qui lui a valu d’être surnommée « la punaise verte » par l’ancien transfuge FN et maire de Nice Jacques Peyrat, ndlr] Teresa a insisté au guichet en rappelant des notions de droit d’asile et on a enfin pu faire la demande ! » Après l’intervention de sa bonne fée, Souar est placé en procédure accélérée, ce qui inquiète Fanny. « Quand on est mis en procédure accélérée, c’est mauvais signe en général« . Pour mettre toutes les chances du côté de son compagnon, qui vient d’emménager chez ses parents à Sospel, elle lui parle en français. Pourquoi ? Fanny veut être certaine que les propos de Souar ne seront pas déformés par le traducteur à l’OPFRA. « Il peut être d’un autre bord politique au Soudan », dit-elle avant d’ajouter, « il fallait vite qu’il apprenne le français, du moins le comprenne ».

« Il est arrivé en levant les bras et m’a dit Yes ! »

À Paris, le rendez-vous avec l’institution s’est bien passé et aujourd’hui Souar se dit « soulagé d’avoir pu raconter son histoire officiellement ». Quand le Soudanais de 27 ans a reçu la lettre tant attendue de l’OPFRA en septembre dernier, il l’a gardée quelques heures en secret. « J’avais peur de l’ouvrir et n’en ai pas parlé immédiatement à Fanny ». Sa petite-amie se souvient bien de cette journée. « Je travaillais sur mon mémoire de fin d’études et il est arrivé en levant les bras et m’a dit Yes ! »

La joie du couple est partagée par la famille de Fanny, auprès de laquelle Souar a « l’impression d’avoir retrouvé un foyer ». Avec ses parents, son frère et plusieurs proches dont Cédric Herrou, Fanny lui a organisé un dîner surprise. « On a fêté en même temps son anniversaire et son statut de réfugié ! », s’enthousiasme-t-elle. Souar s’habitue progressivement à sa nouvelle vie et aux petits plaisirs du terroir français : « Il adore le vin rouge« , glisse sa compagne.

Mais son combat n’est pas terminé, avoir le statut de réfugié ne rime pas avec la fin des papiers administratifs. « J’attends encore ma carte de résident et mon passeport« , précise Souar, un peu las. « On a été un peu déçu, raconte Fanny, car on avait prévu un voyage en Italie que l’on a dû annuler à cause du délai pour ses papiers ». Quand il regarde l’année écoulée, Souar dit avoir « conscience de la chance incroyable qu’il a eue et du chemin parcouru ». Il vient d’emménager « à Nice, avec Fanny et son frère ». Tout en regardant vers le futur, il avoue ne pas se sentir « complètement en paix ». Son combat pour lui-même, et pour la paix au Soudan ne fait que commencer.

Victoire CHEVREUL

Crédit photos : Laurent CARRÉ

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