Laurent Fignon sera au départ du prochain Tour de France. Pas sur un vélo, ni même, il doit encore en décider, derrière son micro de consultant pour la télévision. Du prologue à l’arrivée, son nom, sa stature, son témoignage, pourtant, marqueront l’édition 2009. L’ancien double vainqueur de la Grande Boucle, en 1983 et 1984, effectue un come-back à la fois instructif – un livre – et poignant – l’annonce d’une maladie. Gage d’une promo d’enfer. Il ne l’a pas fait exprès. Deux mois avant la sortie en librairie de « Nous étions jeunes et insouciants », ouvrage sur sa vie de cycliste, il a appris qu’il était atteint d’un cancer des voies digestives. Peut-être du pancréas, le pire de tous. Les métastases sont là. « Je n’ai pas peur de mourir », a-t-il déclaré le 11 juin en révélant son mal. « Je vais me battre », a-t-il ajouté.

Le rapprochement, évident jusqu’à l’excès, s’imposait : le dopage, auquel Laurent Fignon avoue dans son livre avoir recouru, a-t-il été pour quelque chose dans le déclenchement de son cancer ? Très peu probable, lui ont affirmé ses médecins. Il va se battre.

Enfant des Trente Glorieuses, écrit-il, Laurent Fignon est né en 1960 au pied de la Butte Montmartre, à Paris, d’un père chef d’atelier et d’une mère femme au foyer. La France ouvrière de ces années-là gagnait correctement sa vie. Elle pouvait voir venir. La famille déménage dans le département voisin de Seine-et-Marne. En pleine nature. Chez les Français de cette époque, le vélo fonctionne comme une religion. Le dimanche matin, les maris enfourchent leur bicyclette pendant que les femmes préparent le gigot-flageolets du midi. Chez les Fignon, on n’a pas le culte du coup de pédale dominical, mais un deux-roues, celui du père, dort quand même à la cave.

Le jeune Laurent a quinze ans et depuis tout petit déjà des lunettes, lorsqu’il grimpe pour la première fois sur le vélo paternel. Pas n’importe quelle bécane, un « Vigneron ». En selle, toute sa vitalité s’exprime. Il prend une licence. Début de la compétition. Il enchaîne les courses, les premières victoires, se passionne pour cet instrument qui ne lui procure que de la joie. Loin de lui l’idée d’en faire son gagne-pain. Il s’imagine plutôt vétérinaire, mais le bac qu’il obtient le destine davantage à des filières technologiques. Décidément doué, il intègre le Bataillon de Joinville, où les sportifs de haut niveau ou détenteurs d’un fort potentiel accomplissent leur service militaire. Dire que dans cinq ans, il gagnera son premier tour de France. Son père, qui l’avait élevé à l’ancienne, administrant des fessées à cet enfant parfois turbulent, avait prévenu : tu réussiras dans le vélo ou ce sera le boulot !

En 1981, Cyrille Guimard, la référence absolue parmi les directeurs sportifs, patron de l’équipe Renault et d’un certain Bernard Hinault, remarque la « patte » de Laurent, alors amateur. A 23 ans, Hinault absent pour blessure, Fignon, pour sa première participation au Tour de France, triomphe en jaune sur les Champs-Elysées, empochant une victoire d’étape, en contre-la-montre. L’immense journaliste Pierre Chany l’adoube. Non, il n’est pas un vainqueur de hasard.

Fignon survole de sa classe l’édition 1984, s’adjugeant cinq victoires d’étape. Il aurait sans doute remporté un troisième tour de rang sans une blessure qui le contraint au forfait. Il courra toujours après ce troisième titre, qu’il est proche d’empocher en 1989, perdant la Grande Boucle de 8 secondes seulement, face à l’Américain Greg LeMond. En 1993, à 33 ans, il met un terme à sa carrière de coureur.

Laurent Fignon, à la fin des années 80, avait quitté la France pour les beaux cieux italiens. Auréolé de ses victoires (« Tour », Vuelta, Giro, Milan-San Remo…), il joue les coéquipiers de luxe chez les Gatorade, la formation de Gianni Bugno. Et là, outre les douceurs transalpines, il découvre, dit-il, le monde des hormones de croissance et de ce qui ne s’appelle pas encore l’EPO mais qui est déjà de l’EPO. Le dopage total. Il n’y touchera pas, soutient-il, mais il comprendra vite que dans l’équipe, des coureurs ont recours à ce type de « préparations », le nom que le milieu du cyclisme, qui a ses pudeurs, donne au dopage.

Fignon, qui reconnaît avoir, par moment, carburé aux amphétamines et à la cortisone, ainsi qu’à la coke lors d’un mémorable tour de Colombie, estime qu’il n’y a pas de commune mesure entre les pratiques de son temps – où un coureur dopé aux amphet’ ne pouvait battre un plus fort que lui non chargé – et celles du début des années 90, l’irruption de nouveaux produits sur le marché de la triche transformant des bourricots en purs-sangs. Les coureurs qui débarquent alors dans le monde du vélo sont toujours jeunes, oui, mais l’insouciance a fait place à l’inconscience.

Et maintenant, cette saleté de chimio. Une tout autre course commence.

Antoine Menusier

*Laurent Fignon, « Nous étions jeunes et insouciants », Grasset, 395 pages.

Antoine Menusier

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