« Un Français d’Outre-Mer d’origine espagnole », c’est ainsi que se définit Francis Martinez. Francis se passionne pour l’histoire. Dans son salon, une petite armoire vitrée dans laquelle trônent livres, encyclopédies et soldats de plombs. Partout dans la petite maison sont disséminés des objets rappelant le passé. Francis a remonté dans l’histoire familiale jusqu’au XIXe siècle. Entre 1841 et 1848, les arrières grands-parents de Francis quittent leur pays, l’Espagne. Ils fuient sans doute la pauvreté. Les Martinez s’installent en Algérie alors sous domination française dans le village de Oued-Taria dans l’Oranie. Les grands-parents vivent de la culture de la terre nouvellement adoptée. Le père de Francis, François, nait en Algérie française en 1911. Il est logiquement possesseur de la nationalité française et s’engage comme gendarme. Il devient un militaire français responsable du maintien de l’ordre en Algérie.

En 1959, arrive Francis Martinez. Il est le premier enfant du second mariage de François. D’un premier lit, il a trois enfants. Une petite sœur naîtra quelques années plus tard en France. Le petit Francis vit ses trois premières années dans le village de Oued-Taria. Le 18 mars 1962, les accords d’Evian signent la fin de l’Algérie française et l’Indépendance du pays. La famille Martinez est prévenue quelques temps avant. Les parents de Francis font les balluchons et sautent dans l’avion. « Mes parents sont partis en 48h chrono. Trois valises. » Il faut fuir. « On ne peut pas rester, on aurait été tué je suis persuadé. »

« A l’époque la cité c’était différent »

Atterrissage à Toulouse. La famille Martinez arrive pour la première fois en métropole. Seul le père avait fait le déplacement quelques années auparavant pour son service militaire. Une association trouve du travail à François dans un petit village de la Touraine, à Saint-Christophe-sur-le-Nais. Il s’occupe de l’entretien de la propriété de La Perrine qui appartient à un chirurgien-dentiste. Logée dans la demeure, la famille a besoin de plus d’intimité. François trouve un nouvel emploi dans une usine Michelin à Saint-Paterne. Enfin, il trouve une place comme gardien-régisseur de HLM à Poitiers. Cette fois, la famille a trouvé l’endroit où grandiront les enfants. Francis grandit donc dans la cité de Bel-Air. « A l’époque la cité c’était différent », explique-t-il. « A cette époque là il y avait ce brassage. Il y avait des musulmans souvent des harkis, il y avait la communauté italienne, la communauté espagnole, la communauté indochinoise. Quand j’étais gamin je jouais avec Mohamed, José, Antonio, Laurent. » Et puis, « A l’adolescence on s’est retrouvé autour d’un point commun : l’Algérie. La mère de mon ami Jean-Michel était partie travailler en Algérie pour une préfecture, Mohamed était fils de harki, Jose et Lucien étaient des pieds noirs. » Dans la cité alors qu’il est en 3e, il rencontre celle qui deviendra sa femme Annick, un pur produit du Poitou.

Le jeune Francis grandit sereinement loin des remords de l’Algérie. Ses parents regrettent parfois le climat et la chaleur des relations. Le plus dur est sans doute l’éclatement de la famille. Une grande partie est restée sur le pourtour méditerranéen. Francis insiste contre les préjugés : « Souvent on pense que les pieds noirs sont riches et se sont enrichis sur le dos des autochtones. Certes certains ont perdu des empires. Ce sont eux qui se sont sentis floués. Mais ce n’est pas la majorité. Comme disait mon père, nous on avait même pas fini de payer la maison ! » L’Algérie c’est du passé et les Martinez sont français déjà depuis trois générations. Francis revendique une intégration sans difficultés.

A 17 ans, le jeune Francis quitte Poitiers, abandonne ses études pour s’engager dans l’armée, dans le 7e régiment du génie d’Avignon. Un contrat qui va durer trois ans. Il rentre à Poitiers en 1979 et retrouve Annick avec qui il se marie un an plus tard. Au départ le beau-papa n’est pas vraiment enchanté de lui laisser sa fille. « Plus parce que j’étais le voyou du quartier qu’à cause de mes origines » rigole-t-il. Il travaille un temps chez Michelin avant de rentrer dans la gendarmerie. Comme son frère. Comme papa.

« L’Etat fuit ses responsabilités »

Malgré son statut de militaire, il est parfois difficile pour Francis de faire reconnaître sa nationalité. « Le comble, dans les années 1980, on m’a demandé de justifier ma nationalité française alors que j’étais déjà gendarme. » Pas si évident. Les autorités réclament un extrait de registre des actes de naissance de moins de trois mois. Or les archives sont « introuvables » affirme Francis. Les registres algériens n’ont sans doute pas été rapatriés en métropole. Mélina, sa deuxième fille,  estime qu’il est nécessaire que les archives d’Algérie soient ouvertes. Grande, à la longue chevelure brune, difficile de passer à côté de son ascendance espagnole. Elle fait un master d’archivistique à Mulhouse et comme son père, elle aime l’histoire. « La sérénité ça se construit. On fait confiance dans les historiens, dans les archivistes », explique-t-elle. Une ouverture des archives permettraient les recherches sur l’identité familiale explique Francis. Il souhaiterait retrouver par exemple l’acte de naissance de son grand-père.  « Elles permettraient de retracer l’histoire de la famille, la vie là-bas » espère-t-il.

Francis a déjà réalisé un grand nombre de recherches généalogiques. Il est allé jusqu’à Aix-en-Provence pour consulter les archives. Ses difficultés se situent chez ses ascendants espagnols. Des recherches importantes pour l’identité. « C’est l’intérêt du cercle généalogique et des associations. Mais c’est un peu un problème. C’est qu’à terme ces associations jouent un rôle important car elles se substituent à l’Etat dans le travail de mémoire. L’Etat fuit ses responsabilités par rapport à son histoire sur ce point là », regrette-t-elle. Malgré cela, son père est satisfait du récent discours de François Hollande, « il n’y a pas de pardon à donner. Il faut seulement dire les choses telles qu’elles se sont passées. »

Francis arrive au Blanc en 1995 avec sa femme et ses trois enfants. Un concours de circonstances. Mais la campagne berrichonne se montre plus appréciable que prévue surtout pour les enfants. A Provins en Seine-et-Marne, ses filles ont eu du mal à se faire une place, à trouver un équilibre. Aujourd’hui, son aînée travaille à l’Université, Mélina envisage de réaliser une thèse sur l’Algérie et François suit un cursus de lettres modernes à Poitiers. A six mois de la retraite, Francis aimerait garder un pied-à-terre du côté de Poitiers et avoir une maison en Espagne.

Charlotte Cosset

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