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Rendez-vous était donné devant le dépôt RATP d’Ivry, situé rue Pierre et Marie Curie. A notre arrivée à 5 heures, ils sont déjà plusieurs dizaines de manifestants à bloquer le dépôt. De l’autre côté de la rue, une vingtaine de policiers leur font face. « Ils sont plus matinaux que la semaine dernière », entend-on ironiser.

Au fil du temps, les grévistes affluent. Certains collègues du dépôt de Vitry sont venus gonfler les rangs tout comme les « camarades » syndicalistes d’autres corporations. On constate la présence des délégués CGT Territoriaux ou des hospitaliers. Des drapeaux, quelques palettes pour les barricades, des fumigènes, des enceintes portables pour la musique et des mégaphones. Tout est prêt.

Le temps est clément, l’ambiance festive. La musique bat son plein et le choix des morceaux n’est pas anodin. Beaucoup de rap, avec des paroles qui font échos au contexte de lutte. 94 oblige, la Mafia K’1 Fry est à l’honneur, de « Pour ceux » à « C’est la guerre », avec un traditionnel et inévitable « On lâche rien » de HK.

Ambiance bon enfant et taquineries policiers-grévistes

On chante, on rit et bien sûr on revendique le retrait total du projet de réforme des retraites. Très tôt le maire (PCF) Philippe Bouyssou, accompagné d’une délégation d’élus rejoint le piquet. Il prend la parole pour apporter son soutien au mouvement : « On est très fier d’avoir ces formes de résistance dans notre ville, salue-t-il. Le mouvement national engagé contre cette réforme des retraites totalement aberrante est important. On est la 7ème puissance mondiale, on est au XXIème siècle. Le sens de l’Histoire, c’est de travailler moins, moins longtemps et dans de meilleures conditions… »

Les effectifs de police s’étoffent mais le climat reste serein. Élus et grévistes échangent avec les forces de l’ordre, casquées et équipées. Devant le dépôt, les palettes incendiées font office de barricade. Les pompiers sont présents mais ne peuvent intervenir. Face à face, certains syndicalistes taquinent gentiment les policiers : « Nous vous demandons de reculer, dernière sommation » leur lance au mégaphone un quinquagénaire de la CGT aux airs de boute-en-train. Éclat de rire général.

Des renforts arrivent, on comprend que l’intervention se prépare. Quelques minutes plus tard, les policiers foncent vers les grévistes et tentent de faire tomber les barrières qui bloquent le dépôt. Le maire est en première ligne. Derrière les grévistes se trouvent la barricade en feu. Une poussée trop violente serait dangereuse. Les policiers se résignent et reculent. Ça reste bon enfant. On ne va pas se mentir, niveau violence, on a vu pire.

N’ayez pas peur, lâchez vos bus !

Les policiers reprennent leur position quelques mètres plus loin. L’atmosphère se détend. La caisse de soutien pour les grévistes tourne dans la foule. Les prises de parole s’enchaînent.

Simon, assistant social à la ville de Paris, est venu soutenir les agents : « Les retraités qui touchent 1000 euros, je les reçois tous les jours dans mon bureau, raconte le jeune père de famille. Ils ne bouffent pas, ils nous demandent des tunes. 1000 balles, c’est la misère assurée ! »

Puis c’est au tour de David, ergothérapeute et syndicaliste CGT. « Nous aussi, chez les hospitaliers nous avons un régime spécial. Il concerne les aide-soignants. Ceux et celles qui ont le dos bousillé. Aucun d’eux ne peut travailler jusqu’ à 64 ans », puis se tournant vers les policiers : « Pensez-y quand vous serez vieux, notre santé est en jeu ».

Il est 7 heures et de nouveaux renforts de police arrivent. On se prépare à la mêlée. Un gréviste RATP appelle ses collègues non-grévistes au mégaphone, dans une dernière tentative de les rallier à la cause : « N’ayez pas peur, lâchez vos bus ! » Le maire annonce qu’il doit partir et adresse un dernier mot à l’assemblée. « Il ne faut rien lâcher, le gouvernement sera obligé de céder, exhorte-t-il. C’est lui qui porte aujourd’hui la responsabilité de cet enlisement ! »

Les grévistes créent un corridor pour laisser passer les pompiers toujours en attente. Les soldats du feu éteignent le brasier et sont applaudis. Les policiers s’apprêtent à intervenir. « Première sommation, deuxième sommation… » La mêlée commence, un agent gréviste est ciblé, extirpé et embarqué. C’est rapide et ça s’apparente à une belle mêlée de rugby. Les forces de l’ordre rentrent dans le dépôt. Le piquet est levé.

Vers 7h40, des dizaines de bus et de conducteurs non-grévistes sortent du dépôt sous les huées de leurs collègues. « Avoir tenu jusqu’à 7h40, c’est bien, se félicite un gréviste. Commercialement, ça a un impact. » Le jour se lève sur Ivry. Le combat, lui, ne semble pas terminé. Chacun rentre en se disant « A demain ».

Céline BEAURY

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