Kamel est de ceux qui fédèrent. Il le dit, modestement : « J’ai le sens de la gestion, c’est inné ». Alors en rétention, Kamel a été un moteur, un lien entre les retenus et nous-mêmes. Nous avons créé un travail d’équipe : il venait faire des traductions avec ceux avec qui il était difficile de communiquer. Même quand il ne maîtrisait pas la langue, il prenait le temps d’essayer de comprendre avec des signes ce que la personne voulait nous dire, il apportait les ordonnances du juge des libertés et de la détention de ceux qui avaient du mal à suivre la procédure, et surtout il alertait quand ça chauffait trop dans le centre, quand il pensait que quelqu’un était en danger. Et si on n’était pas dans le bureau ? Il sollicitait avec ténacité les policiers peu réceptifs, recevait les gars qui avaient besoin de parler dans sa chambre ou appeler SOS médecins !

Kamel a beaucoup observé. Il s’inquiétait beaucoup pour les autres, surtout pour ceux de son pays, la Tunisie, dont il connaît bien les problématiques, qui te disent que s’ils y retournent, ça ne se passera pas bien, qu’ils ne pourront pas retourner dans leur famille – ce serait avouer qu’ils ont échoué  -, ou qu’ils se radicaliseront peut-être.

Kamel le dira au cours de cet entretien : la rétention, c’était comme un voyage. Il faut que tout se passe au mieux, il faut être patient, communiquer en toutes circonstances. Même si rien ne ressemble à ton quotidien, à tes habitudes. « S’adapter à tout environnement très rapidement », c’est sa définition d’un homme intelligent.

Des moyens XXL pour le sans papiers qu’il était

Quand Kamel était en rétention, des incendies sont survenus dans les chambres. Des transferts vers d’autres centres français ont dû être organisés. Lui a été amené à bouger vers Marseille. L’autre bout de la France, encore pour une quinzaine de jours de rétention. Ironie du sort : Kamel avait dit à ses amis de Paris qui s’inquiétaient de ne plus le voir qu’il était en vacances à Marseille. Un peu honteux, il préférait cacher à ses proches qu’il était retenu pour la deuxième fois.

Le transfert était incroyablement bien organisé. Kamel était impressionné par les moyens déployés pour le simple déplacement de mecs qui n’ont pas de papiers. Un nombre de policiers hallucinant, un bus pour le trajet jusqu’à l’aéroport. Et quel aéroport : Le Bourget, celui des présidents et des stars ! Les retenus sont conduits dans un avion privé avec une escorte policière pour chacun des retenus !

Seulement, il y a avait un problème à l’aile gauche de l’avion. Kamel l’avait remarqué et disait aux policiers : « Vous allez voir, vous n’allez pas pouvoir repartir ». Ça a été confirmé, les policiers n’ont pas pu reprendre le même avion, il était défaillant…

En 2008, au centre de Bobigny, aucun laissez-passer n’avait été signé, ce qui veut dire qu’aucun retenu n’avait été expulsé. Alors dans le centre de Marseille, après plus de 35 jours de rétention sans qu’aucun vol ne soit affiché, Kamel était confiant. Mais un soir, son nom résonne dans le centre, « Monsieur, vous avez un vol le 14 juillet ». Pour la première fois, c’est la vraie panique. Il réfléchit, se pose, se souvient de ses droits en rétention : il va reformuler une demande d’asile.

Enseignant à la Sorbonne, et puis…

A Marseille, on lui dit qu’on ne peut pas retirer de demande d’asile après les cinq premiers jours de la rétention. Il ne lâche pas, il invoque des éléments nouveaux qui lui donnent droit à demander l’asile hors délai. Les policiers lui demandent quels sont ces éléments nouveaux. Il invoque la confidentialité des demandes d’asile. Il a raison. Il finit par l’obtenir. Il la remplit, seul. Le vol est annulé.

Il ne reste plus que quelques jours de rétention. Aucun autre vol ne sera organisé, il sortira le 45e jour. Au centre, les retenus lui ont demandé d’écrire sur une feuille les droits qu’ils peuvent faire valoir, et de laisser son numéro au cas où quelqu’un panique.

Aujourd’hui, Kamel a des nouvelles de ceux qui la croisaient en rétention, un message, un coup de fil pour savoir comment il s’en sort, pour se souhaiter bon courage pour la suite. Car sortir de rétention n’est qu’un mince soulagement. L’obligation de quitter le territoire reste exécutoire pendant encore un an, empêchant toute tentative de régularisation pendant douze longs mois. Le jour de notre entretien, Kamel venait de recevoir le jugement du tribunal administratif qui lui permettait d’interjeter appel devant la cour d’appel administrative.

De quoi l’autoriser de nouveau à faire valoir sa situation et tenter de faire tomber l’OQTF qui bloque sa volonté de demander à nouveau un titre de séjour. Il est un peu sonné. Un peu abusé par son avocat, il a perdu confiance. Mais il ne lâchera rien, il a déjà vécu l’inimaginable et rentrer au pays comme ça est impossible. Pas après 13 ans en France. Il était venu faire un doctorat de maths appliquées, une discipline qu’il a enseignée comme vacataire à la Sorbonne. Et puis, il décide de changer de vie. Il voulait changer de projet professionnel : « Les cours à horaires fixes, ce n’était pas pour moi. » Mais voilà, seulement, la perte de son titre de séjour est passée par là.

Qu’importe, il trouve du travail et utilise son permis français pour se sortir de toutes les situations délicates. Kamel a toujours été de ceux qui ont le sang froid. Il le dit : « Il y a un moment où tu ne sais même plus que tu n’as pas de papiers ». Tu vis. Tu es français. Les autres te voient ainsi. Ta vie colle tellement à celui d’un Français que ce n’est pas la possession d’une carte en plastique qui te fera te sentir réellement français.

Aujourd’hui, une mallette qui ne le quitte plus

Il explique que sa vie s’était construite sur de l’audace : un permis français en poche, le sens de la parole, se sentir profondément français, ne pas avoir peur et voilà, dix ans de vie sans papiers. Il a tenté bien évidemment à de nombreuses reprises de se régulariser, malgré l’enthousiasme de ses avocats, et même des guichetières de la préfecture : « Vous avez un bon dossier, vous ! » Aucune démarche n’aboutira. La déception à chaque fois. On lui dit « Marie-toi ! » Mais Kamel ne veut pas jouer avec cela. On se marie par amour, c’est tout.

L’homme, à peine la quarantaine, va se battre à nouveau pour tenter d’avoir des papiers. Il voudrait voyager, aller voir sa mère en Tunisie. Revenir mais avec des papiers : « J’étais le chouchou de la famille, celui qui a fait des études, mes parents ne veulent pas me voir rentrer comme ça ». Mais Kamel semble fatigué. Il a perdu cette confiance, la rétention ramène amèrement à la réalité. Il voudrait pouvoir revivre de vrais projets professionnels et ce n’est pas les propositions qui manquent… Ce sont les papiers.

Aujourd’hui, il se balade avec sa mallette dans laquelle il y a tous ses papiers, on ne sait jamais. « Comme ça, si je me fais contrôler, j’aurai moyen de démontrer que je suis en France depuis 13 ans. Les gens ont un porte-monnaie qu’ils mettent dans leur poche, moi, j’en suis à me balader avec un cartable ».

Barbara ALLIX

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