Une marée violette qui s’est déversée sur Paris. Entre 14h et 18h30 environ, de la place de l’Opéra à Nation, au moins 50 000 personnes ont défilé dans les rues parisiennes. Toutes réunies pour lutter contre le patriarcat, plus motivées que jamais. Armées de pancartes, de banderoles et de microphones, elles ont fait entendre leurs revendications tout au long de la marche puis à l’arrivée, lors de concerts et prises de parole.

Un semblant d’unité

Réuni.e.s sous la même bannière anti-patriarcale, la colère, le ras-le-bol, l’émotion mais surtout l’espoir étaient au rendez-vous. Quel espoir ? Celui que les femmes ne soient plus considérées comme des citoyennes de seconde zone sur lesquelles les hommes ont un droit de vie ou de mort. Alors que nous déplorons à ce jour 137 féminicides (contre 121 en 2018), cette marche était rassurante et réconfortante : le nombre de féminicides augmente, mais les actions à son encontre aussi.

Beaucoup de celles et ceux qui étaient présent.e.s à la dernière marche le confirment : la communication autour de l’événement a été efficace, la marche s’est bien passée et les personnes croisées ce samedi ne s’attendaient pas à voir autant de monde. « Il y avait beaucoup de chaleur, beaucoup de choses qui passaient pendant la manifestation, résume Mounia, 46 ans, venue de Deuil-la-Barre (Val-d’Oise) avec sa nièce de 9 ans, Naya, et la grand-mère de celle-ci. Entre la première manif’ et celle-ci, les jeunes se sont beaucoup plus mobilisé.e.s. Là, il y a beaucoup plus de manifestants qu’il y en a eu lors de la manifestation l’an dernier. »

Ravie, Marie-France (68 ans) – féministe de longue date ayant lutté pour l’avortement et la contraception – se dit « très très contente de voir des jeunes dans la rue aujourd’hui, parce que ces questions-là, on n’en parlait pas trop à l’époque. » Les hommes n’étaient pas en reste, à l’instar de Louis, son compagnon de 72 ans : « Je ne comprends pas qu’on soit violent. Il se trouve qu’aujourd’hui c’est surtout une violence qui s’exerce contre les femmes et là, bon, y a même pas à discuter (des divergences, ndlr) homme/femme, c’est vraiment une solidarité totale. »

En bref, la majorité des participant.e.s venu.e.s d’elleux-mêmes tenaient à peu près le même discours : « Je suis là en soutien à tout ce qui se passe au niveau des féminicides et des violences en tout genre qui sont croissantes », comme dirait Brigitte (61 ans).

Cela n’a pas empêché certain.e.s d’avoir des motivations un peu plus précises. C’était le cas de Belen et Andrea, respectivement originaires du Chili et de la Colombie, pour qui « cette manif (leur donnait) aussi l’occasion de pouvoir montrer et de pouvoir rendre visibles (leurs) luttes, (leurs) résistances mais aussi les nombreuses violations des droits de l’homme qui se passent dans (leurs) pays. Les femmes y sont particulièrement victimes à cause de la violence sexuelle de la part de la police et des forces armées. »

Hommes, femmes, enfants, personnes âgées, ami.e.s, couples, familles, gilets jaunes, femens, NPA (nouveau parti anticapitaliste), Act Up (association militante de lutte contre le VIH et le sida), Nous Aussi, Alliance des Femmes, CGT… La diversité des personnes et des collectifs était telle que ça faisait chaud au cœur. Enfin, tout le monde mettait ses différends de côté pour scander « So-so-so, solidarité avec les femmes du monde entier ! » et soutenir la cause des femmes en France et à travers le monde.

A la fin de la manifestation, les familles des victimes ainsi que des membres de Nous Toutes ont pris la parole. Elles réclamaient des mesures concrètes par le gouvernement : un déblocage de 1 milliard d’euros, des centres thérapeutiques pour hommes violents payés à leur frais, le port obligatoire du bracelet électronique par ces derniers en cas d’ordonnance restrictive, un retrait de la garde parentale pour les hommes violents/meurtriers etc. Chacune de ses mesures ont été énoncées sous une pluie d’applaudissements. Emu.e.s, nous étions face à une solidarité que l’on voit peu ces jours-ci, et ça faisait plaisir à voir.

« C’est trop beau pour être vrai », pensez-vous peut-être. Si c’est le cas, vous avez raison.

Nous Toutes, mais pas trop quand même

Ce n’est pas parce que les participant.e.s étaient nombreux.ses et différent.e.s qu’iels étaient tous.tes accepté.e.s. Membres des gilets jaunes, Talia (53 ans) et Stéphane (22 ans) regrettent l’accueil qui leur a été fait lors de cette manifestation. « Aujourd’hui, je suis là pour dénoncer la violence faites aux femmes, pas que dans les familles mais aussi par les institutions dans nos manifestations (des gilets jaunes, ndlr). Je tiens à dénoncer ces violences-là (…) et je trouve que c’est inadmissible, voire insupportable, qu’on ne puisse pas le dire, que ce soit par le biais de nos médias ou dans cette manifestation car ça a été aussi difficile de le dire ici. Tout le monde n’apprécie pas notre présence dans ce mouvement. Mais on dénonce aussi la violence, on mène le même combat. »

Comment expliquer cette réticence ? « Il y a eu beaucoup d’informations souvent fausses et rarement démenties qui ont circulé, explique Stéphane. On est beaucoup sali.e.s dans les médias donc c’est très difficile d’avoir une opinion positive quand à longueur de semaines on rabâche que ‘les gilets jaunes c’est mal.’ »

Pourtant, selon ce dernier, la présence des gilets jaunes était importante lors de cette marche car la chute du patriarcat est une de leurs préoccupations : « Depuis le début, les gilets jaunes prônent l’égalité homme/femme, déjà pour les salaires mais aussi pour tous les aspects de la société. Les dimanches, pendant très longtemps, on a eu les manifestations de gilets jaunes femmes (…) Donc pour nous c’est normal d’être ici avec les femmes, d’être contre les féminicides et de dire que, en fait, c’est aussi le même problème. Il y a une grosse convergence à faire entre toutes les luttes pour vraiment se battre contre la précarité. »

La convergence des luttes, qu’il nomme plutôt « intersectionnalité », c’est aussi une valeur chère au collectif Nous Aussi. Au cours de cette marche, le collectif voulait donner une voix aux grandes victimes – et pourtant grandes oubliées – des violences faites aux femmes : les racisées, les personnes en situation d’handicap, les travailleuses du sexe, les personnes queers, les femmes musulmanes et toutes celles qu’on met dans la case « minorités ». Avec lui ont marché des collectifs tels que Lallab (association féministe et antiraciste donnant une voix aux femmes musulmanes) et Nta Rajel ? (mouvement et collectif féministe de la diaspora nord-africaine).

Malheureusement, à cause d’un manque de communication, les cortèges étaient moins remplis que l’an passé, ce que déplore Laura, membre de Lallab. Son collectif ayant organisé un atelier sur la santé mentale des femmes musulmanes le même jour, les militantes n’étaient pas présentes en masse lors de la marche. Un moment dur pour Laura qui avait connu une marche plus efficace : « Je t’avoue que l’an passé, j’ai pleuré d’émotion. On était en tête de cortège, on était fortes, on a crié nos slogans, c’était puissant. » Isra, qui filmait la marche pour Nta Rajel ?, a noté le même problème : « J’aurais aimé qu’on soit plus nombreuses à marcher avec Nous Aussi et qu’il y ait plus de racisés (…) Perso j’en ai entendu parler (de la marche, ndlr) pas plus tard que jeudi soir, par une gilet rose (…) Les seules infos qu’on avait, c’était le point de rassemblement de départ.»

Déjà peu nombreuses, certaines ont dû faire face à un racisme et islamophobie décomplexés : « On a eu droit aux blanc.he.s qui sont venu.e.s nous expliquer que les femmes en Iran étaient obligées de porter le voile, donc qu’on n’avait pas à manifester pour le porter ; aux blanches qui nous ont expliqué que notre pancarte était mal écrite ; aux blanches de Nous Toutes qui nous ont demandé d’aller derrière ; et en plus elles ont hué les black blocs… » Rien que ça. Si d’autres ont mieux vécu cette marche que la jeune militante, cela n’empêche qu’elles ont aussi subi des agressions : « Il y avait forcément des hommes blancs cis qui venaient foutre leur nez dans le truc – sans surprise – que ce soit en filmant une jeune femme à son insu et en l’insultant ou en voulant s’incruster. Mais tout s’est bien passé en général », assure Isra.

A priori réussie, cette manifestation laisse à certain.e.s un goût amer. La cause soutenue était noble, mais il est dommage de constater que les organisatrices d’un tel événement n’ait pas fait d’effort d’inclusivité. Les femmes issues de « minorités » sont en ligne de mire lorsqu’il s’agit de violences sexistes et sexuelles et elles le savent très certainement. Grosso modo, pour les plus privilégié.e.s, on n’aurait pu mieux faire ; pour les plus vulnérables, on aurait pu mieux faire. Comme le disait une pancarte : « féministes, tant qu’il le faudra », mais sans intersectionnalité, le chemin sera encore long…

Sylsphée BERTILI

 

Articles liés

  • À Paris, la Modest Fashion fait le show et s’engage

    Pour la première fois en France, un événement dédié à la mode pudique a vu le jour. Organisé par l’agence et média Modest Fashion France, l’événement « Modest Fashion Summer Session » s’est déroulé du 7 au 8 mai 2022. Étoffes chatoyantes, clientes enjouées, talks à thèmes et défilés étaient au rendez-vous. Retour sur un événement aussi stylé que politique.

    Par Sylsphée Bertili
    Le 16/05/2022
  • Aux Pavillons-sous-bois, des mois sans anglais ni histoire pour des troisièmes

    Au collège Anatole France, aux Pavillons-sous-Bois, pendant des mois certains élèves de troisième n'ont pas eu de professeur d'histoire-géographie, ni d'anglais. Alors même qu'ils et elles préparent le brevet. Une situation chaotique que beaucoup d'établissements dans le département de Seine-Saint-Denis ne connaissent que trop bien. Reportage.

    Par Hadrien Akanati-Urbanet
    Le 11/05/2022
  • Objections, des poèmes pour raconter les comparutions immédiates

    Le 15 avril est paru Objections, Scènes ordinaires de la justice, un livre de l’historien et poète, Marius Loris Rodionoff. Il y raconte en poèmes les comparutions immédiates auxquelles il a assisté entre 2015 et 2019, dans les Tribunaux de grande instance de Paris, Lille et Alençon. Un livre percutant dont les portraits qui s’enchaînent nous montre la misère sociale et la violence de cette justice ordinaire qui condamne et emprisonne chaque jour. Critique.

    Par Anissa Rami
    Le 10/05/2022