Je rentre à l’hôtel en poussant mon vélo. La nuit tombe et le froid est mordant. A la réception, quelques jeunes Blacks. Ils sont grands et n’ont pas des gueules d’ange. Le réceptionniste me glisse: « C’est ceux-là que tu devrais interviewer. C’est ceux-là qui ont brûlé les bagnoles. Ils viennent ici quand il peuvent se payer un chambre, parce que les parents ne veulent pas d’eux à la maison. » Je m’approche, leur explique qui je suis. « D’accord Madame, à 18 heures Madame. »

Il est 18 h, Je suis dans le hall de l’hôtel. Personne. Les jeunes m’ont posé un lapin. Tant pis, je les attraperai plus tard.

Radouane vient me chercher pour passer à Comforama. J’ai besoin d’une puce française pour mon téléphone portable. Appeler un GSM suisse, c’est assez dissuasif pour des budgets modestes. Et autant faire couleur locale. Je transmettrai Madame la puce aux journalistes qui me succèderont. Ce matin, le vendeur n’a pas pu m’en vendre une. Il faut une attestation de séjour dans le pays. Du Sri Lanka à la Belgique en passant pas la Lituanie, c’est la première fois qu’il me faut un tel papier pour me procurer une puce. Radouane et moi allons au comptoir « téléphones portables ». Discussion, exhibition des papiers et de mon passeport, réception de la facture. Nous devons passer à la caisse, transiter par les portiques de sécurité. Là, une « baraque » contrôle chaque client, demande à voir la marchandise achetée et le ticket. Nous rentrons à nouveau dans le magasin, allons tout au fond du bâtiment, attendons un long moment, recevons la puce, récupérons mon téléphone portable au rayon « téléphones PORTABLES », repassons par les caisseS, les portiques de sécurité, tendons notre ticket et notre marchandise à l’homme qui s’occupe de la sécurité qui y appose un « sécurité: sortie marchandise ». Pas facile d’être un voleur au Comforama de Bondy.

Retour à l’hôtel. Il est 19h30. « Vous les avez vu les jeunes? » Oui, ils sont sortis puis sont revenus. Ils doivent être dans leur chambre, c’est la 212. » Je demande au réceptionniste d’appeler, ils ne répondent pas au téléphone. J’ai parlé de l’interview que j’aimerais faire avec ces drôles d’habitants de l’hôtel à Radouane.Il m’a prévenue: « Surtout ne leur fait pas confiance, ce sont des fauves, ne rentre pas dans leur chambre. S’ils choppent une fille, il la font tourner… » Me voilà prévenue. Je monte au deuxième et toque à leur porte. Au bout d’un long moment, un Black et un Beur m’ouvrent. La chambre est enfumée. Mon entrée en matière n’est pas des plus habiles: « On avait rendez-vous à 18h… » C’est quoi le problème? s’énerve le grand Black. « Il n’y a pas de problème, on peut remettre ça ». Je parle le plus gentiment possible. « Mais entrez Madame, on peut parler dans la chambre, allez venez, entrez! » insiste le grand Black. Une idée vite, sans perdre la face! « Non, les journalistes n’ont pas le droit de rentrer dans les chambres pour interviewer les gens ». Aïe, elle est nulle cette réplique!

« Ok Madame, on finit de regarder le film et on vient en bas ». En attendant, je demande des renseignements sur une jeune femme avec laquelle je veux absolument parler. Le réceptionniste lui a déjà fait la commission. Elle est d’accord. Elle s’appelle Aurore. Elle est prostituée. « Elle est dans la chambre à côté de la vôtre… » Je monte et vais frapper à sa porte, je l’appelle à voix basse. « Aurore, Aurore… » Elle est dans sa chambre car j’entends la télé, mais elle ne répond pas. Je redescends dans le hall. Je comprends qu’elle a appelé le réceptionniste. Ais-je mis les pieds dans le plat? Il me glisse: « Elle est louée pour 24 heures. « Alors demandez-lui si elle est d’accord pour demain? Le rendez-vous est fixé pour 20h. Je remonte dans ma chambre et je tends l’oreille. Euh… je vais même coller mon oreille à la porte de ma voisine. Je n’entends que le son de la télé. Bon, assez espionné. Je retourne chez moi. Coup de fil dans ma chambre. Il est 21h.

« Ils vous attendent en bas », m’annonce le réceptionniste. Je descends dans le hall. Les deux Africains (18 et 19 ans) sont là, à trois ou quatre mètres de distance l’un de l’autre, immobiles comme des statues. Ils sont décidemment très grands et très noirs. J’improvise une entrée en matière. Elle vaut ce qu’elle vaut: « Vous voulez un café de l’automate? » Ils rigolent. « Pourquoi on voudrait un café Madame? » Apparemment ils ont fumé ou bu. Pauvre de moi, cela ne va pas être facile. En effet. On s’installe.

– Vous avez des questions Madame? J’essaie de m’adapter à leur langage.

– « Ouais! » Pas bien. « On dit pas « ouais » madame, on dit « oui! »

– Moi: Vous êtes né à Bondy? »

-« Oh non Madame, mais pas très loin, à Bobigny, au bout de la rue à gauche à droite » répond le plus costaud. Il veut que je l’appelle Hubert. Je pouffe de rire. « Pourquoi Madame, vous ne me croyiez pas? » Son compatriote dit s’appeler Paul. Allons-y pour Paul et Hubert.

Khaled, leur copain de 18 ans, lui, répond sérieusement aux questions. « On vient ici pour être tranquille, pour jouer à la PlayStation entre nous, c’est mieux que d’être dehors. Chez moi je ne peux pas fumer un joint devant ma mère. » La conversation continue sur les joints. « Eh Madame, je peux vous poser une question? Ca vous dirait si je vous demande tout de suite maintenant de me lécher la langue? Vous ne voulez pas me faire un petit plaisir? » Hubert tire une immense langue couleur saumon. « Non merci, là je bois mon chocolat chaud. » Hubert insiste, sa langue toujours à l’air.

Moi: « Purée, mais elle vachement rose ta langue. T’arrive à la rouler Hubert? » Il réplique: « En plus, elle est très belle, pourquoi vous ne la suceriez pas? » Il devient vraiment lourd, Hubert, je me demande comment je vais m’en sortir. « Si quelqu’un demandait ça à mère, ce serait un manque de respect, non? » La réplique d’Hubert fuse: « Moi ma mère, elle serait à la maison en train de faire à manger à mon père, Madame. Ou bien elle serait en train de dormir dans son lit! Elle ne serait pas là en train de poser des questions à des jeunes. » Et paf, dans les gencives « Alors je ne suis pas digne de respect Hubert? » « Vous le prenez comme vous voulez Madame!

Hubert insiste. De parler avec vous Madame, ça réveille l’animal qui est en moi. » Son regard est concupiscent et froid. J’ai l’impression d’être un steak sur un étalage de boucher. Je suis plus que soulagée d’être dans le hall de l’hôtel. Je continue avec mes questions

– Et qu’est-ce que vous pensez des jeunes qui mettent le feu? « Ils ont raison. C’est parce qu’ils ne sont pas contents qu’ils foutent des coups de poing, des manchettes, des crochets, des coups de boule. C’est parce que l’Etat ne fait pas de très belles choses. On est là, il n’y a rien à faire, on s’emmerde, on se fait chier. Dès qu’ils voient notre couleur de peau, ils ne veulent plus nous prendre. Mamadou, Moussa… Il faut s’appeler Jean-Pierre ou Hubert pour avoir un travail… Alors ça sert à quoi? » Mais vous avez essayé de chercher du travail? « Bien sûr Madame. On a été un peu partout, dans les boîtes d’Intérim. Mais vous savez, ici, ce n’est pas la Suisse, c’est la France et la France c’est la classe ». « La crasse! » corrige son copain. Beau lapsus…

Ce serait quoi son boulot de rêve? « Je n’ai pas de boulot de rêve. Mon rêve serait d’être à Cuba et de manger de la langouste! » Et toi Paul, ton boulot de rêve? « Je m’en fous, pourvu que ça rapporte beaucoup. » Hubert et Paul déconnent grave, improvisent des sketches nuls sur mon enregistreur.

Khaled avertit: « Ne les écoutez pas Madame, ce sont des voyous. Et là ils ne pensent qu’à rigoler. Posez plutôt les questions à moi ». Cheveux teints en blond, joli visage fin. Khaled a soif de parler. Il fait une formation dans l’électricité. Nelly, une étudiante ivoirienne en sciences de l’éducation est venue se joindre au groupe. Elle est courageuse… Elle est dans l’hôtel en attente d’un appartement près de Paris. Elle a envie de s’exprimer sur le thème du travail. « Quand on dit qu’on cherche du travail, les gens nous regardent déjà de haut. Ils disent: « On va garder votre CV, on vous rappelle. Un étranger va faire deux fois plus d’efforts qu’un blanc pour avoir un « taf ». Moi je suis née dans une cité et, pour une femme, c’est encore deux fois, trois fois, quatre fois plus dur de s’intégrer que pour un garçon ». Nelly affirme que la situation à Bordeaux, où elle a vécu, est différente. « Les jeunes ici ont la haine. Là-bas, ce n’est pas le cas. Si tu déposes ton CV, ils te convoquent dans la semaine pour un entretien, ils ne vont pas se baser sur ta couleur de peau. »

Hubert intervient: « Ici les patrons m’ont toujours dit: « T’inquiète pas, on te rappelle… » « Madame, il n’y a pas de travail ici » insiste Khaled. « Le braquage ce n’est pas la meilleure solution mais une solution », commente Hubert. Je suggère qu’il peut y avoir la prison au bout. « Mais peut-être aussi la belle vie… », remarque Hubert. Et cela veut dire quoi braquer pour vous? « Ca veut dire braquer la Brinks! ». Et ça ne vous fait pas peur de finir avec des balles dans le ventre? « De tout façon on est là pourquoi Madame? Et pis chacun son heure… » Khaled revient sur ma question: « Vous savez pourquoi les jeunes cassent ? Parce qu’il se passe des trucs de fou ici. Les policiers ont jeté de la « lacrymogène » dans une mosquée. La police maintenant, elle n’a plus de cœur. Les flics s’en fichent complètement, ils font cela par haine. Alors qu’on discute Hubert a mis ses écouteurs, c’est le groupe Mohff. Il rap, fort, très fort. Les réceptionnistes s’énervent. « Vous finissez bientôt Madame? »

Je demande à Khaled comment on commence à trafiquer. « Madame tout le monde sait ce qui se passe ici, c’est un village. Celui qui a envie de vendre du shit le vend, celui qui a envie de faire de la casse fait de la casse. » Je lui demande pourquoi il accepte de me parler. Il a suivi Hubert et Paul, ses meilleurs potes. C’est quoi un copain pour lui? « C’est quelqu’un qui est pareil que moi. Eux, je les connais depuis tout petit, je connais tout sur eux, ils connaissent tout sur moi. Nos mères se connaissent. » Khaled me raconte que sa formation, il l’a commencée pour faire plaisir à sa mère.

Mais il ne va pas tout le temps à l’école. Il a ses trafics. « Je suis déjà parti en prison à 17 ans. J’ai fait 4 mois à Villepain. Pour vol. Ca m’a enlevé tout envie de recommencer. Je m’étais égaré. Mais parfois, la prison, ça te motive un peu plus. En prison, tu manques de rien, il te manque juste la liberté. Moi, comme j’étais mineur, j’étais tout seul dans la chambre. Je jouais à la PlayStation, au foot. » Khaled m’offre un bout de son sandwich. Il est content de s’exprimer. « Ca fait du bien de parler avec vous, de sortir tout cela. »

Au fur et à mesure que les jours passent, je me rends compte qu’ici, les gens ont un énorme besoin de s’exprimer. Certains résidents permanents m’abordent dans le hall de l’hôtel me parlent en détail de leurs problèmes d’argent, me sortent des attestations, leur carte d’identité. Mais fini pour ce soir. J’ai reçu ma dose de témoignages et d’émotions.

Par Sabine Pirolt

Sabine Pirolt

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