Samedi 31 octobre, 14 heures à Barbès-Rochechouart, la marche de la dignité est prête à partir. Un rendez-vous historique est annoncé : celui de l’égalité. Amal Bentounsi, 39 ans, a l’idée de cette marche. En 2012, elle perd son frère, tué d’une balle dans le dos par un policier qui sera jugé du 11 au 16 janvier 2016. Ce sont les violences policières qui ont fait de cette mère de famille ce qu’elle est devenue : une militante qui consacre son quotidien à une lutte. « Je soutenais mon frère, mais sans conviction », dit-elle dans une interview. Elle n’avait pas conscience de l’ampleur du phénomène avant que sa famille soit touchée, comme beaucoup d’entre nous.
Les personnes concernées par le racisme, les discriminations, les inégalités se racontent, se réapproprient la parole et occupent l’espace public. Bienvenue dans la marche de la dignité ! Hanane Karimi prévient : « On a tellement bien compris ce que la France voulait dire, ce qu’étaient nos droits en termes d’égalité, qu’on va le lui rappeler ».
« Nos quartiers ne sont pas des stands de tirs ».  Voici ce que l’on peut lire sur l’une des nombreuses pancartes porteuses de messages très forts. Les pancartes couvrent peu à peu les visages et devancent les slogans. « Gardien de la paix mon œil », « plutôt un monde sans police plutôt qu’un monde sans Rémi, Zyed et Bouna », « de Paris à Ayotzinapa, solidarité » se succèdent. Les personnages en bout de pancartes crient haut et fort leur message. Les organisatrices distribuent des affiches, on y voit Guevara, Yasser Arafat, Geronimo, Sojourner Truth… Ceux et celles qu’on n’étudie pas à l’école.
Les slogans viennent imager les pancartes au son des djembés, aidé par les dictaphones sous couvert de certains youyous. « La police partout, la justice nulle part », « L’Algérie a vaincu, Palestine vaincra » lancé par le FUIOP par exemple ou par le collectif des Mamans toutes égales avec ou sans foulards. S’en suit un échange entre l’une des femmes organisatrices sur « la répression à Calais, des couvre-feux en 2005 » et les marcheurs au slogan de « pas de justice, pas de paix ».
« On a le droit de revendiquer autre chose »
Un groupe de filles prend la parole : « C’est pour qu’on arrête de parler à ma place que je suis venue. Je ne me retrouve pas dans les revendications de SOS racisme. On a le droit de revendiquer autre chose. Et puis, on a le droit d’être contre le racisme et pour la dignité », s’explique l’une d’entre-elles. « C’est aussi pour parler de ce que l’on ne parle pas, surtout aujourd’hui, pour montrer qu’il n’y a pas qu’un seul discours. Je me retrouve plus dans ce discours que dans le discours “mainstream”. C’est porté par des gens avec qui je partage les mêmes convictions et les mêmes valeurs », justifie la jeune femme. Et d’ajouter : « Nous qui sommes des femmes non-blanches, que devenons-nous ? Que fait-on si on a envie de prendre des positions élevées ? Aujourd’hui, c’est triste de voir que le plafond de verre pour les femmes et les minorités est une réalité ».
« On est aussi là pour exprimer tout notre soutien aux minorités. Il ne faut pas avoir peur des mots. Le message transmis est assez fort. Le racisme institutionnel est le plus pernicieux, le plus fourbe et celui qui fait le plus de dégât. C’est le racisme le plus grave qui ne dit pas son nom », conclut-elle.
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De nombreuses associations militantes et personnages emblématiques du militantisme sont présents. Le cortège est lourd de messages et d’humanité. Les organisatrices ont travaillé avec les personnalités et organisations de l’immigration et des quartiers populaires et/ou subissant le racisme. Haifa Tlili, Joby Valente, Françoise Verges, Héla Yousfi, Louisa Yousfi, Smina Zekrini étaient des leurs. Rez’O, Romano Godjako Truj, Secours Palestinien, Ubuntu France, Union des Démocrates Musulmans, Union Nationale des Sans-Papiers (UNSP), Urgence Notre Police Assassine, Zonzon 93 faisaient trembler les préjugés.
Et des personnalités médiatiques, dont le rappeur Médine. « Ça fait 10 ans que je suis actif dans le rap français, j’ai trouvé un mouvement initié par nos grandes sœurs et nos grands frères qui me permet de concrétiser les idées que je peux développer moi au sein de la culture. C’est logique qu’il y ait une connexion qui se passe entre le monde artistique et le monde militant. Quoi qu’il en soit, pour moi aujourd’hui c’est une démonstration de force, ce pays ne comprend que les rapports de force aujourd’hui. Mais pour plus de diversité, il ne faut pas l’attendre, il faut l’imposer. C’est une démonstration de force par les urnes, par les identités, par l’affirmation des quartiers populaires. Aujourd’hui, ce n’est pas à moi de parler, aujourd’hui c’est à ceux qui ont voué toute leur vie au militantisme et aujourd’hui, je suis là pour les soutenir. »
Les témoignages se suivent et les frissons remontent. Motion d’émotion : « Ils ont refusé que je porte plainte. Ils n’ont pas voulu que j’accède à l’autopsie. Grâce à la presse, le rapport d’autopsie tombe ». Amadou se trouvait dans un bar parisien. Sa présence dérangeait le barman. Une fois la police appelée, il est arrêté puis emmené par les forces de police. Aujourd’hui, sa femme raconte : « Le policier a commencé à l’étrangler, “couche-toi enculé”. Il criait. (…) Dans les fourgons quand plus personne ne pouvait le voir, la torture continua. La mise à mort s’est déroulée à l’abri des regards ». Arrivé mort au commissariat, deux heures et demie après son arrestation, le nom d’Amadou Koumé vient s’ajouter à la longue liste des morts suite à un contrôle. « Asphyxie, traumatisme facial et cervical » sont les termes du rapport d’autopsie. Et il n’y a toujours aucun juge d’instruction nommé dans cette affaire.
Pour adoucir les mœurs, la musique ambiance la marche. Mon enregistreur se dirige vers la bonne humeur incarnée : « J’ai entendu parler de cette manif depuis au moins trois mois. J’ai prévenu autour de moi, dit Claude en souriant. J’ai 57 ans. Je suis de plus en plus mal à l’aise et marginale dans mon propre pays. J’ai l’impression que des valeurs très importantes de solidarités sont en train de s’effondrer. Les gens se replient sur eux-mêmes. Ça me blesse, me fait mal et m’angoisse. Nous vivons dans un pays extraordinaire, il faut l’aider à reprendre sa vie ». La quinquagénaire bifurque ensuite sur son engagement politique : « Il n’y a aucune récupération possible : les organisations politiques seraient derrières. J’ai toujours voté dans ma vie et pour la première fois de ma vie, j’ai refusé d’aller voter. J’en ai assez qu’on me promette que les émigrés aient le droit de vote aux municipales et que ces promesses ne sont pas tenues. Je reviendrais sur mes positions jusqu’à ce qu’on laisse les émigrés, qui payent des impôts dans ce pays, avoir le droit de voter. »
Toutes les générations sont présentes : de 7 à 77 ans peut-être. Des sourires et des paroles s’échangent entre marcheurs, qui ne se connaissaient probablement pas avant cet événement. Mais qu’importe ! Ils sont unis par un message commun. Comme en découlent les paroles de Rabah, « Je suis présent parce que je suis citoyen français. C’est essentiel d’être ici pour être un représentant des gens qui combattent face à l’iniquité. Je suis un exemple comme un autre. La diversité des gens prouve à quel point la France est belle. Il faut combattre les dérives et l’éternel recommencement ». « Qu’importe, il faut être là. Être présent et faire entendre ces voix. Tant qu’à faire on peut aussi tenir des pancartes », lancent les humoristes qui entourent Amelle Chahbi en fin de scène.
Yousra GOUJA

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