#LESBÂTISSEURS Du Bénin à Saint-Denis, de Clichy-sous-Bois à Bondy, Victorin Gokpon en a fait des kilomètres. Âgé de 42 ans, le fondateur et dirigeant de la société “Premier Conseil” depuis 2010, continue aujourd’hui à sillonner d’autres routes : celles de la Seine-SAint-Denis et du Val-d’Oise pour mettre en relation les entrepreneurs des quartiers populaires et les aider à se développer. Avec aujourd’hui, de beaux résultats. Portrait

Le rendez-vous a lieu à la gare de Drancy, où se situe à l’étage, un des bureaux de la société « Premier Conseil », dirigée par Victorin Gokpon depuis sa création en 2010. Cet entrepreneur, habitant d’un village près de Meaux (Seine-et-Marne), parcourt, de long en large, avec obstination, la Seine-Saint-Denis et le Val-d’Oise pour obtenir des bâtiments et y héberger les bureaux des entrepreneurs. Parmi eux, Dimitri Calabre, natif de la Guadeloupe, connait Victorin Gokpon depuis plusieurs années. « Il était mon animateur [de quartier] quand j’étais plus jeune », se souvient le jeune trentenaire.

Un entrepreneur issu de l’immigration

Le parcours de Victorin Gokpon est tout sauf linéaire. Né au Bénin en 1975, d’un père cuisinier et d’une mère femme de ménage, Victorin est le quatrième d’une famille de six enfants. Le père travaillait avec le diplomate Raymond Césaire, avant de s’installer à Paris et devenir cuisinier au sein de l’ambassade des Pays-Bas, grâce à la recommandation de Césaire. « C’était l’homme à tout faire », rapporte Victorin Gokpon. « Je suis arrivé en France, j’avais six mois. J’ai vécu un peu du côté de Saint-Denis, puis à Clichy-sous-Bois, où j’ai passé mon enfance, de 5 ans à 12 ans » se remémore-t-il. Une enfance compliquée à Clichy-sous-Bois, à proximité du quartier du Chêne pointu, marquée par la misère : « On vivait avec des cafards ! Il y avait la drogue aussi, des vols et pas beaucoup d’argent ». C’est ensuite à Bondy qu’il passe ensuite son adolescence et ses premières années de vie adulte. Reste que, malgré tout et surprenant que cela puisse paraître au vu de cette dernière description, il était heureux. « Le proverbe famille nombreuse, famille heureuse prenait tout son sens », se souvient Élisabeth Gokpon, la dernière de la fratrie, née en 1982, qui vit désormais à Saint-Gratien (Val-d’Oise).

A regarder le bonhomme, on reste marqué par son visage plein de scarifications, « des vestiges de l’esclavage et de la colonisation », explique Victorin. « Le Bénin a été l’un des berceaux de l’esclavage. Si les enfants partaient à l’étranger, en Haïti, aux Antilles, aux États-Unis, à Cuba, on savait que s’ils revenaient au Bénin, on saurait, grâce à ces scarifications, de quelle ethnie, de quelle tribu, de quel village ils appartenaient. Pour nous, c’était une coutume très ancrée au Bénin, très importante, et on scarifiait tous les enfants », explique Elisabeth.

« Il donne beaucoup de lui-même pour les quartiers »

Victorin Gokpon est un entrepreneur engagé pour le développement économique des quartiers depuis plusieurs années. Pour chaque projet de création d’entreprises, il livre bataille : auprès des batailleurs sociaux, des institutions comme la Chambre de commerce, auprès du ministère de la Ville.  Des projets qui peuvent se faire à chaque fois grâce au soutien du secteur public, tient à rappeler l’entrepreneur. Il se souvient volontiers avoir proposé à ses supérieurs, lorsqu’il était stagiaire à la Chambre de commerce de Bobigny en 2001, de faire des interventions dans les quartiers. « On me répondait que c’était inutile », se souvient Victorin. Une rupture pour lui. Il n’a d’ailleurs pas accepté l’offre d’emploi que la Chambre de commerce lui proposait, préférant lancer son cabinet « Premier Conseil », quelques années plus tard. « C’est quelqu’un d’extrêmement dévoué, extrêmement motivé. Il donne beaucoup de lui-même pour les quartiers », dit de lui Valère Ossono, entrepreneur de 35 ans qui a créé sa société en 2011, grâce à l’aide de Victorin. « Contrairement à d’autres pépinières d’entreprise, il est toujours à notre écoute. Il essaie sans arrêt de trouver des problèmes, même parfois il fait du conseil. Quand on a un problème sur le fonctionnement de notre entreprise, sur la trésorerie, sur une question de stratégie, il est toujours là pour nous éclairer et nous aider, à chaque fois qu’il peut », ajoute-t-il, très respectueux et admiratif.

Il faut dire que Victorin Gokpon se met en quatre pour que les quartiers soient pris en compte par les décideurs. Par exemple, en avril 2016, avec son ami Moussa Camara, président de l’association Les Déterminés, Victorin Gokpon organise un rassemblement d’entrepreneurs à Sevran avec comme invité Pierre Gattaz, président du Medef. « Tout ce qu’on voulait, c’était de faire du concret. Faire en sorte que Pierre Gattaz rencontre les entrepreneurs des quartiers », rappelle l’entrepreneur. Aujourd’hui, son cabinet construit peu à peu un réseau de PME/TPE qui s’élargit au fil du temps. « Il y a plus de 50 entrepreneurs qui sont hébergés dans mon petit réseau. À la fin de l’année, on va être à 100 puisqu’on a trois ou quatre centres en projet. L’année prochaine, on en aura 150 ou 200, et ainsi de suite » se projette-t-il, enthousiaste.

« On préfère traiter les problèmes dans l’urgence, et après coup, il n’y a pas de stratégie pour anticiper les mutations et les problématiques des quartiers »

Quant à la question des politiques envers les quartiers, Victorin Gokpon ne cache une certaine critique à ce sujet en cette année électorale. « Les quartiers ne sont pas la priorité numéro un de l’État. Les quartiers ne sont pas pris en compte comme une thématique réelle en France. On préfère traiter les problèmes dans l’urgence, et après coup, il n’y a pas de stratégie pour anticiper les mutations et les problématiques des quartiers », analyse-t-il. Selon lui, les politiques sont déconnectés de la réalité à cause de leur cadre de vie aisé. « Ils sont dans un autre monde ! Et donc, ils ne peuvent pas être conscients de la situation réelle que vivent les habitants des quartiers. […] Les politiques ont de l’indifférence. C’est de l’indifférence parce que ça ne gêne pas leur vie quotidienne », juge-t-il, un brin fataliste.

« Les politiques publiques sont décidées par des énarques qui n’ont jamais mis les pieds en banlieue », peste Valère Ossono. Dimitri Calabre, lui, se montre plus nuancé, jouant la carte de l’intégration dans le système pour les personnes issues des quartiers et leur capacité à répondre aux attentes de l’administration. « À ce moment-là, on sera un petit peu plus écouté parce qu’on aura, peut-être, une double force. Celle de vouloir rentrer chez eux et avoir fait les démarches nécessaires pour y arriver », juge-t-il.

En tout cas, l’une des sources d’inspiration de Victorin Gokpon en matière de politique des quartiers est à trouver aux États-Unis : le management par l’empowerment. Il s’agit de donner davantage de pouvoir aux habitants regroupés en association locale, il n’est plus question de réfléchir et d’agir à leur place, la suprématie du point de vue des intervenants sociaux sur celui des personnes ou des collectifs confrontés à des difficultés est remise en cause. « C’est ce qui a été fait dans des quartiers comme le Bronx, sur des quartiers comme ceux de Chicago et ce qui a pu fonctionner », justifie-t-il. D’ailleurs, Victorin Gokpon estime que le CICE aurait été plus efficace s’il avait été réorienté en faveur des PME/TPE, notamment dans les quartiers. « Si on avait gardé ne serait-ce qu’un tiers de ce qu’on va donner pour le CICE, en le redonnant aux entreprises des quartiers, ou en tout cas, en créant des instruments pour les quartiers, alors on aurait fait un grand pas », analyse-t-il. Toujours est-il qu’un expert des quartiers comme lui et d’autres se doivent d’être plus visibles auprès des pouvoirs publics, mais aussi au niveau des médias.

Jonathan BAUDOIN

Crédit photo : Mohammed BENSABER

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