Un jour, quand je serai vieux, comme tous les Bondynois de bonne famille, j’irai faire mon hadj (pèlerinage, en arabe). J’irai vêtu simplement, frères parmi d’autres frères marchant dévotement vers l’Orient lointain. Pèlerin au visage radieux, de chaudes larmes ruisselleront sur mes joues palpitantes de joie. Elles entoureront un large sourire béat, mon âme emplie de bonheur, mon pas foulant enfin la terre sainte : la Turquie ! Mecque du kebab !

Oui, j’irai, avant la fin de ma vie de la casse, me faire péter le ventre ! On raconte que dans leurs hôpitaux, ils ont des perfusions de sauce samouraï. Tous les rats de Bondy, voraces qu’ils sont, élevés au salade-tomate-oignon depuis leur premier grec engouffré à 4 ans, voient Istanbul comme la nouvelle Byzance, la patrie de leur met préféré.

Il paraît que là-bas, les grecs sont de toutes les tailles et de toutes les formes ; que la viande n’a ni aboyé, ni miaulé avant d’être sacrifiée ; qu’on vous sert le roi du sandwich avec des pommes sautées et non des frites en bois qui craquent sous la dent, parce qu’une dent, elle craque quand elle se casse. On dit qu’avec 4 euros, vous avez du grec, en veux-tu en voilà ! Le kebab pour un Bondynois, c’est une belle paire de tchou-tchou pour un évadé de prison, ou des tongs et un pyjama pour un Viêt-Cong. Une passion qui fait partie de la panoplie du banlieusard. On mange ça comme du riz. Quand on finit son premier grec sans laisser une frite, on devient un homme ! Sérieux, on bouffe que ça, tout le temps, c’est a-bu-sé. A la moindre occasion, on se fait un grec. Et l’occasion fait le grécon !

Quand on a faim, on va au grec, quand on a un rendez-vous galant, on va au grec, quand on est constipé, ou est-ce qu’on va ? Pour le Bondynois, le grec, c’est sacré. C’est son salon de thé, son spa, où il prendra des couleurs. Vert, bleu, jaune, pâle selon l’âge de la viande… Un lieu de vie, ou il y a du sentiment, de l’émotion. Des souvenirs de Saint-Valentin inoubliables et à peu de frais, passer à partager un kefta double oignons grillés avec sa chérie, en pensant à prendre le plus gros bout pour soi, parce qu’on sait que si on lui en paye un en entier, c’est le début de la fin, qu’elle va te ruiner, parce que ça veut toujours prendre une boisson en plus à un euro, comme si elle était une princesse du Koweït. Certaines sandwicheries confondent hygiène avec viandes d’hyène. (Cafard : nom qu’on a donné à un grec sur la RN3 parce que nos voisin d’assiette sont des cancrelats).

Mais qu’importe l’hygiène dans un bouge de corsaires : « Si c’est bon pour les cafards c’est bon pour les bundy aussi », dixit notre saint patron al bundy, de la série « mariés deux enfants ». Le grec, c’est bon, ça nourrit son homme et c’est pas cher ! Qui plus est à Bondy, ça aiguise vos réflexes. Mangez un grec dans ce trou, et ayez la naïveté de cligner des yeux ou d’éternuer. Il disparaîtra, englouti par le voisin qui en un éclair, aura posé la géométrie parfaite d’un croc. Une gratuité arrachée avec les dents, ça donne au kebab un goût exquis.

Le kebab est la monnaie du Bondynois. On réfléchit toujours selon le prix d’un grec pour nos dépenses, c’est moins volatile que l’euro, extrêmement pratique en ces temps de montagnes russes boursières.

Une place de cinéma : 2 kebabs.

Un plein de super : 15 à 20 kebabs.

Une action Natixis : 0,23 kebab.

Organiser un mariage bondynois où on doit ramener ses CD gravés : un kebab par personne, sans les boissons aux « Delices de Marmara » sur la RN3, le seul grec du coin qui ait une chaine hi-fi qui lit les CD réinscriptibles.

Passer son temps au grec, parce que c’est le seul truc ouvert après 20h00 en banlieue et qu’on n’a plus de sous pour faire autre chose, ça n’a pas de prix.

Idir Hocini

Idir Hocini

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