Elles ont toutes un gobelet en plastique dur avec paille intégrée dans lequel elles boivent des smoothies maison. Leur budget maquillage et soins cosmétiques permettrait de rembourser une partie de la dette nationale. Elles prennent en photo leur petit dej’, leurs ongles, leurs nouveaux soins capillaires, leurs chaussettes quand elles sont en mode #HomeSweetHome, leur intérieur quand elles viennent de finir leur ménage, leurs baskets quand elles s’apprêtent à faire un footing, en fait elles prennent tout en photo. Elles ont un MacBook et une couette blanche. Elles raffolent des bougies parfumées, pourraient tuer leur chat pour une palette Naked, et elles portent le titre de blogueuses beauté.
Très actives sur les réseaux sociaux, ces jeunes femmes passionnées par l’univers des cosmétiques et de la mode se sont autoproclamées ambassadrices beauté. Personne ne leur a jamais rien demandé. Si, peut être un jour leur « best friend » pour un conseil sur la couleur d’un fond de teint, et encore. Pourtant, elles sont de plus en plus nombreuses sur la toile. Cela s’explique sûrement par la démocratisation du support numérique : aujourd’hui il suffit de quelques clics pour créer son propre blog. Les leurs se ressemblent tous, esthétiquement parlant : du rose, du gris perle, une police arrondie, un fond pastel.
Concernant le contenu, il faudrait presque un dictionnaire pour comprendre leurs éléments de langage : « VLOG », « HAUL », « FOTD », « OOTD », « SWAP », « DIY ». Sachez que le Vlog est la version filmée du blog ; le DIY signifie « Do It Yourself », soit « fais-le toi-même » ; un HAUL est le fait de déballer et commenter ses nouveaux achats devant sa caméra ; le OOTD renvoie à « la tenue du jour ». La liste est encore longue, trop longue.
Elles partagent leurs découvertes vestimentaires, cosmétiques, parfois culinaires, sportives, culturelles. Finalement, on peut considérer que leurs blogs sont des sortes de journaux intimes revisités. Un journal intime parce qu’elles livrent parfois leurs humeurs comme elles viennent, leurs états d’âme, leurs coups de cœur. Revisité parce que lorsqu’on est suivie par des centaines, parfois des milliers de followers, de fans, ce n’est plus tellement intime.
Il y a d’ailleurs deux types d’accros à ces blogueuses beauté. D’abord celles qui s’exaltent devant chaque publication de leur blogueuse préférée qui s’expriment à travers des commentaires, souvent redondants : « t’es vraiment magnifique, j’adore tes vidéos », « merci beaucoup grâce à toi je sais maintenant appliquer mon mascara, ça fait trop beau ».
Et puis, il y a celles qui se font plus discrètes, Amal fait partie de ces lectrices-spectatrices : « J’ai commencé à regarder des tutoriels maquillages lorsque ma peau s’est rebellée et qu’il a fallu cacher mes marques d’acné sur le visage. Depuis je regarde des tutos sur tout : comment faire un crumble, comment obtenir des abdos en béton, comment bien maquiller les yeux, comment préparer un entretien d’embauche. Par contre je ne commente pas tellement, je ne partage pas les liens sur mes réseaux parce que je n’ai pas envie de passer pour la fille qui a besoin des conseils d’une blogueuse pour organiser sa vie ».
Une vie aussi rose que du blush
« Pas envie de passer pour », « il a fallu cacher mes marques d’acné », Amal ne nous apprend rien quand elle sous-entend que l’image qu’on renvoie dans la vie, et plus particulièrement sur les réseaux sociaux a une très grande importance. Les blogueuses beautés sont l’archétype des femmes qui prennent soin de leur image. En regardant leurs photos sur le réseau social Instagram, nous avons presque l’impression que leur vie est aussi rose que leur blush.
Sur ce réseau réservé à la publication de photos, elles posent sous une lumière parfois professionnelle pour mettre en avant leur trait eye-liner, leur nouveau rouge à lèvres Mac. Les photos sont parfaites, trop parfaites pour y croire. Comme s’il ne leur arrivait jamais d’être à court d’argent pour se refuser certains caprices cosmétiques. Comme s’il ne leur arrivait jamais de se prendre la pluie en pleine face et voir leur brushing disparaître en un claquement de doigts. Comme s’il ne leur arrivait jamais d’avoir la trace des peluches de leur couette imprégnée sur leur manucure toute fraîche.
Il est dommage de constater que beaucoup de ces blogueuses mettent en avant un idéal déjà largement présent au quotidien dans des médias plus traditionnels. Parmi ces blogueuses, il existe évidemment des exceptions, mais ce ne sont pas celles qui sont les plus suivies.
De plus en plus de blogueuses beauté envisagent leur activité virtuelle comme un projet professionnel. Enjoy Phoenix est « la » blogueuse beauté par excellence. Avec plus de 700 000 abonnées, elle a fait de sa fonction de blogueuse un métier. Égérie Youtube, mais également animatrice d’une émission « t’as pas du gloss ? », elle explique pouvoir vivre aujourd’hui de sa passion. Il y a quelques mois, elle faisait le tour des plateaux télévisés pour présenter son livre « #enjoymarie », actuellement elle est candidate dans l’émission Danse avec les stars.
Bon nombre de blogueuses beauté aspirent à un parcours similaire à celui de Enjoy Phoenix. D‘autres s’indignent face à cette professionnalisation de leur passion. Récemment, quelques-unes se sont énervées sur leurs blogs proclamant : « c’est une passion, pas une profession. Allez à l’école, trouvez un travail. Ce n’est pas You Tube qui va vous permettre de payer votre loyer à la fin du mois ou de remplir votre caddie chez Carrefour ».
Dommage que ce discours bienveillant ne soit pas plus relayé sur ces réseaux, cela permettrait peut-être d’éviter certaines dérives. Les petites filles de 9-10 ans qui s’essayent – catastrophiquement – à des tutoriels maquillage sont désormais en concurrence avec leurs grandes sœurs. On réalise alors à quel point ces dernières devraient nuancer leur propos. Non, il n’est pas essentiel de savoir en 6e, « comment se maquiller pour aller en cours », ni de se procurer le dernier fixateur de maquillage de Make-up Forever, « produit in-con-tour-nable ».
Sarah Ichou

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