Depuis une semaine, la polémique suite aux propos du journaliste enfle dans les médias. La chaîne I-télé a alors décidé de mettre fin à leur collaboration. Au-delà des mots, qui ont eux-mêmes créé des maux, sous couvert de la liberté d’expression, dans ces mêmes médias, ces paroles sont banalisées depuis des années.

Le flot de haine déversé par Eric Zemmour à longueur d’antennes et d’ondes n’est pas nouveau dans l’histoire de France. L’opinion publique a toujours été préparée en amont par des trublions, aux moyens intellectuels ou technologiques plus ou moins importants, pendant les crises économiques et plus récemment en amont des grandes échéances électorales.

Depuis le milieu des années 90, la normalisation d’un discours de rejet à caractère raciste, d’abord implicite, ensuite très explicite, a fini par rendre banale des prises de positions extrémistes, nauséabondes, sous couvert de liberté d’expression et de lutte contre le politiquement correct, faisant oublier que le racisme n’est pas une opinion, mais un délit, une idéologie mortifère, un virus contagieux, rémunérateur à court terme et abject moralement.

Ce racisme «ordinaire» dans les médias grand public s’est transformé en une dangereuse course à l’échalote. Le talk, véritable match de catch, a imposé ses boucs émissaires, ses codes, son ton, ses athlètes. C’est le journalisme de la punchline, de l’uppercut.

Chaque athlète gère sa petite entreprise en déclinant son merchandising sur la base du naming : livres, conférences, dîners, événementiels. La fabrication de l’opinion se fait désormais à travers ces joutes, par identification et surtout par la légitimation de propos orduriers infusés dans le débat, sans complexe et sans réelle contradiction.

Idées et prises de position validées, parfois, par des responsables de partis républicains, des anciennes vedettes de cinéma sur le déclin ou des commentateurs sportifs… Toutes les tentatives d’explications de la complexité, par des voix dissonantes, sont disqualifiées, méprisées et renvoyées dans le domaine de la «ringardise» poussiéreuse.

La place médiatique s’est substituée à la place publique physique. Les partis politiques, les grands courants de pensée, l’école, l’éducation populaire, les syndicats et même, parfois, les familles ne peuvent plus faire face à cette arme de destruction massive. L’infanterie des éditorialistes réacs est sans pitié en matière de décervelage quotidien, sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, utilisant tous les modes : print, hertzien, numérique.

On lacère, on pilonne, on bafoue, pour entretenir l’atmosphère anxiogène nécessaire au petit commerce de la peur.

Ce n’est donc pas Eric Zemmour le problème central. La justice a déjà fait son travail le concernant : il a été condamné pour provocation à la haine raciale en 2011. C’est du côté des responsables des groupes de presse et des différents cercles qui lui déroulent le tapis rouge, qu’il faut braquer les projecteurs.

Il faut interroger les objectifs qu’ils poursuivent en lui offrant des tribunes et des estrades pour haranguer les foules. Mieux vaut perdre une élection que son âme disait, jadis, un homme politique. La formule opère aussi en matière d’audimat, dans un univers féroce. L’éviction de Zemmour n’est pas une entorse à la liberté d’expression. Dans son cas, parler de censure est un oxymore. L’inventaire de ses collaborations professionnelles ou de ses interventions médiatiques est long comme une file d’attente de préfecture.

Cette éviction est une prise de conscience salvatrice de la part de la direction d’une chaîne voyant son propre monstre lui filer entre les mains, jour après jour, dégringolant consciencieusement vers les affres du lugubre. Après avoir joué avec le feu en nourrissant la bête, i-Télé, craignant l’intoxication mortelle avec les particules racistes hebdomadaires de sa créature, s’en est débarrassé, pour sauver ce qui lui reste comme conscience, après l’épisode scabreux d’un autre membre de sa team de souffleurs de braises devenu maire d’une ville. Mieux vaut tard que jamais. Dont acte.

La liberté d’expression dispose d’un préalable : le respect de la dignité des citoyens, de tous les citoyens. C’est une condition inaliénable du débat démocratique, afin de proscrire les outrances idéologiques, à l’origine des séquences les plus tragiques de notre histoire.

Voir la tribune publiée dans Libération.

Nordine Nabili

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