Dans leur regard, nos enfants ne sont pas des enfants. Hamza a 14 ans. Comme beaucoup d’enfants des quartiers populaires, il a fait du canal Saint-Martin son terrain de jeu, un espace respirable dans une capitale accablée par la canicule. Mais, pour CNews ou Le Figaro, cet enfant « sème la terreur », il « dicte sa loi ».
Ennemi public, « défavorablement connu de la police », cet enfant a eu l’outrecuidance de mouiller des passants et, ô drame, des policiers. La chaîne de Vincent Bolloré est même allée jusqu’à lui tendre le micro. De sa voix d’enfant un peu éraillée, il raconte la garde à vue et les amendes qu’il s’est prises pour avoir eu l’audace de chercher de la fraîcheur. Une affaire d’État qui sature les chaînes d’info en continu.
Dans le même temps, le premier bilan de Santé publique France fait état d’un millier de morts après cette vague de chaleur historique. La canicule agit comme un puissant révélateur des inégalités. Dans les quartiers bétonnisés, l’air est irrespirable. La Fondation pour le logement le documente : les quartiers populaires sont surexposés aux vagues de chaleur et leurs habitants y meurent davantage qu’ailleurs. Déjà, durant la canicule de 2003, la Seine-Saint-Denis avait enregistré le taux de mortalité le plus élevé du pays.
À hauteur d’enfant, les inégalités se logent aussi dans l’accès aux vacances. Chaque été, 5 millions d’enfants (pauvres) ne partent pas, et les associations qui s’efforcent d’offrir des activités culturelles et sportives voient leurs subventions fondre d’année en année.
Panique (im)morale
Mais revenons à notre affaire. Une affaire si grave qu’un journaliste du Figaro y consacre un édito sur CNews. En bref, cette « petite frappe », dont il faut « responsabiliser les parents », aurait « mérité une sérieuse correction » et représente à lui seul la preuve que « nous ne savons pas traiter la justice des mineurs ». Rien que ça.
On le sait, à leurs yeux, les enfants arabes, noirs, roms… n’ont pas droit à la clémence. La mansuétude s’arrête là où commencent leurs visages. Faut-il rappeler que le policier auteur du tir mortel sur Nahel Merzouk, un adolescent de 17 ans, a pu bénéficier d’une cagnotte d’1,6 million d’euros ; que sa mère a été traînée dans la boue ?
Ces mêmes médias ont été beaucoup plus discrets quand il a fallu parler des enfants visés par des tirs à la carabine en Haute-Loire, à grands renforts d’insultes racistes. À l’inverse, ils se sont révélés bien plus loquaces lorsqu’il s’est agi de s’indigner contre des enfants de maternelle brandissant des pistolets à eau lors de leur spectacle de fin d’année. Forcément, ils y ont vu des apprentis terroristes.
Le préjugé d’adultification
Ce regard tordu a un nom : le préjugé d’adultification. Ce concept, forgé aux États-Unis, décrit la manière dont les enfants noirs ou issus des minorités sont perçus comme moins innocents et moins vulnérables que les autres enfants, quand ils ne sont pas vus comme des menaces. Pas d’innocence ni de devoir de protection les concernant, donc. Pas de droit à l’erreur. Et si vous n’y voyiez qu’une anecdote, rappelez-vous que les ministres de l’Intérieur et de la Justice se sont prononcés en faveur de la suppression de l’excuse de minorité devant les tribunaux.
Ici, ce n’est pas seulement un enfant que l’on juge. L’histoire d’Hamza « la douane » raconte la frontière entre ceux à qui l’on reconnaît une enfance… et ceux à qui on la refuse.
Héléna Berkaoui