Les livres et les films de Mehdi Charef sont des bouées de sauvetage pour ma génération. Ils sont le baume apaisant contre les picotements chroniques en mal de réponses. Les cassettes VHS de Mehdi Charef faisaient le tour de ma cité. Nous tenions un agenda, heure par heure, pour que chacun puisse voir le film le temps de la location. La mécanique était huilée et redoutable : une sorte de tontine de la location. Une famille louait un film chez le Vidéo Club du coin, une quinzaine d’autres en profitaient.
Les pauvres sont ingénieux parce qu’ils ont le feu brûlant de la précarité aux trousses. Nous avions inventé la colocation de film avant le covoiturage. Cette solidarité cinématographique était une invitation à partager les goûts et les œuvres de prédilection des uns et des autres. La puissance de cette pratique imposait une diversité de genre. Tout y passait : le cinéma égyptien, les comédies italiennes, les classiques US et français, jusqu’aux aventures burlesques de l’inspecteur Tahar ! Au milieu de ce menu éclectique apparaissait Mehdi, nous l’appelions affectueusement Archi Ahmed en référence au film « Le Thé au harem ».
Les films de Charef sont des récits de nos voyages dans un monde intelligible, concret, sans mépris
Il y avait dans ce film la vie quotidienne de ma cité. La joie, la solidarité, l’exil, le désir, les destins vacillants et les rêves d’engagement. Le sujet, c’était nous avec nos gueules de métèques et les dos courbés de nos parents. Nous existions dans une fiction. Les films de Charef sont des récits de nos voyages dans un monde intelligible, concret, sans mépris.
À l’heure des crises sociales et familiales en cascade des années 80, ces histoires nous transcendaient et activaient en nous le déclic pour ne pas aller vers l’avenir à cloche-pied. Mehdi Charef était une anomalie dans le spectre audiovisuel. Il nous plongeait dans un univers clairvoyant et salvateur, contrairement à la culture Banania dans laquelle nous enfermaient le cinéma, le divertissement et les débats politiques à la télévision. Et si nous voulions aller encore plus loin pour faire connaissance avec nous-mêmes et les autres, il nous offrait ses livres, une source d’inspiration et de liberté inépuisables.
Charef était un véritable premier de cordée, c’est-à-dire un maître qui bouleverse l’ordre, ouvre une voie et crée les conditions pour la réussite des suivants. Et tout cela avec les moyens du bord, contre vents et marées. « La vie ne consiste pas à attendre que les orages passent, mais à apprendre comment danser sous la pluie… », by Sénèque. Mehdi Charef était très expérimenté dans l’art de contourner les obstacles, sans mollir, sans faire de concessions. Sans déserter les siens. Allah y rahmek.
Nordine Nabili